L'histoire du dimanche - L'Amiénois Charles Tellier, surnommé "le père du froid", inventeur malchanceux de l'ancêtre du réfrigérateur

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Né à Amiens, l'inventeur Charles Tellier a passé toute sa vie à étudier la conservation des aliments, expérimentant toutes sortes de procédés. Souvent copié, il parvient à mettre au point les premiers appareils réfrigérants, sans pour autant bénéficier de la reconnaissance qu'il mérite.

"Le rôle du précurseur est trop souvent ingrat", disait-il. Il ne croyait pas si bien dire. 

Né à Amiens, Charles Tellier n'a que 4 ans lorsque sa famille s'installe à Condé-sur-Noireau en Normandie. Son père, Louis Augustin Tellier, y dirige une entreprise de tissage. Charles y parfait ainsi son éducation au collège de la ville, jusqu'à ce que son père fasse faillite.

La famille déménage alors à Paris, Charles a 15 ans. En plus de son travail, le jeune homme se passionne pour la chimie sur son temps libre. "Très jeune, son précoce génie inventif lui faisait envisager toutes sortes de problèmes, que son travail personnel lui permettait d'approfondir et de mûrir avec ténacité. À lire ses ouvrages, on croirait volontiers que ce novateur hardi est sorti d'une de nos grandes écoles et qu'il y a formé son jugement et sa plume, tout en s'initiant à toutes les sciences modernes. Il n'en est rien : Tellier est un autodidacte", écrit Robert Lesage dans son ouvrage Charles Tellier, le père du froid , en 1928.

Dès 1855, il a alors 27 ans, il étudie les propriétés de l'ammoniaque et notamment sa liquéfaction. C'est le début de sa grande aventure avec le froid.

En procès avec deux autres Picards

Aux alentours de 1860, le baron Hausmann, alors préfet de la Seine, pense à Charles Tellier pour fabriquer de la glace artificielle. Les hivers étant de plus en plus chauds, il manque de la glace à Paris. "Ce propos me fut rapporté, écrit l'inventeur dans son livre Histoire d'une invention moderne, le frigorifique  en 1910. Je trouvai l'avis bon et le suivis. Voilà comment je suis devenu frigorificien."

Ses travaux s'orientent naturellement vers l'ammoniaque. Bénéficiant des résultats de Michael Faraday, qui a réussi à obtenir artificiellement une température de -11°C, il fabrique la première machine frigorifique en utilisant l'ammoniaque liquéfié pour produire du froid. L'expérience est concluante, après avoir déposé l'ammoniaque liquide dans l'appareil, il ne reste plus qu'à attendre. "Quand je revins au moment dit, le cœur me battait fort. Vivement j'enlevai l'isolant. Un beau bloc de glace se présenta à ma vue. D'autre part, il ne restait pas une goutte de liquide dans mon condenseur", détaille-t-il.

Le 25 juillet 1860, retardé pour des questions d'argent, Tellier demande alors un brevet spécial pour l'application de l'ammoniaque par l'absorption d'un liquide. Malheureusement, il n'est pas le seul à travailler sur le sujet. Les frères Ferdinand et Edouard Carré, eux aussi originaires de la Somme, ont également déposé un brevet pour une machine similaire. C'est le début des premiers déboires pour Charles Tellier.

Les inventeurs s'attaquent en contrefaçon cinq mois plus tard, mais l'avocat de Tellier n'est pas présent à l'audience. "J'avais des associés que je croyais riches. Le contraire était malheureusement. Ils ne payèrent pas l'avocat. Celui-ci ne vint pas plaider", déplore-t-il. Charles Tellier est condamné en première instance, mais il est reconnu en appel comme étant l'auteur de l'appareil à circulation de l'ammoniaque. Ce qui ne l'empêche pas d'être dépossédé de sa machine. Retour à la case départ pour l'inventeur.

Des expériences et des résultats probants

Tout au long de sa vie, comme après chaque coup dur, Charles Tellier ne se décourage pas et cherche un autre moyen d'atteindre ses objectifs. "Il se met à étudier les propriétés de l'ammoniaque, de l'éthylamine, de la triméthylamine et de l'éther méthylique. Rien ne l'arrête : ni le procès qui le dépossède de son premier appareil à circulation d'ammoniaque, ni l'odeur de poisson pourri des deux autres corps qui s'imprégnait dans ses cheveux et dans ses vêtements au point qu'il n'osait plus voyager en omnibus, ni même une grave explosion qui faillit lui coûter la vue", énumère Robert Lesage.

Mis à part le fait que l'éther méthylique est inflammable - il en a fait les frais - ces études lui permettent de se rendre compte que la fabrication de ce corps est possible et présente des avantages. "Je fis, avec son aide, un appareil donnant des résultats. C'est avec lui que j'ai pu construire la première réserve pour conserver les aliments par le froid", précise-t-il. Mais l'inventeur s'intéresse toujours à l'ammoniaque, il tente de mettre au point un autre appareil en 1866 afin d'être prêt pour l'exposition universelle de 1867. "J'étais à nouveau rempli d'espoir et de confiance, quand une circonstance, que je ne veux pas qualifier, vint en travers de tous mes projets."

La prison plutôt que d'arrêter ses travaux

Une fois encore, les travaux de Charles Tellier vont être interrompus. Un matin, il reçoit la visite d'un commissaire de police qui lui indique que bien qu'il ait été acquitté, il est condamné à payer 6 000 francs de frais dans l'affaire qui l'oppose aux frères Carré. Il a donc le choix : soit il règle la somme indiquée, soit il part en prison. N'ayant pas l'argent, il demande s'il peut faire opposition et soupçonne par ailleurs une mise en scène pour l'empêcher de présenter son nouvel appareil à l'exposition de 1867.

On lui propose alors un marché, ne plus travailler sur le froid et on lui laisse sa liberté. Il répond : "une semblable transaction serait à mes yeux coupables. Je suis l'auteur de l'appareil, ma conscience ne me permet pas un compromis, qui serait l'aveu tacite du contraire et par suite la reconnaissance d'une mauvaise action, non commise." Plutôt que d'abandonner ses projets de conception, Tellier décide d'aller en prison à Clichy. Il y restera huit mois. "Quand on va en prison pour un pareil motif, c'est une gloire. L'honnête homme préfère subir une injuste punition plutôt que d'accepter un compromis qui porte atteinte à son honneur et à la vérité", commente Robert Lesage en 1928.

Ce séjour en prison lui permet d'achever son livre sur l'ammoniaque. Il y décrit l'appareil frigorifique qu'il veut concevoir. À sa sortie, il fut accueilli par Justin Menier, qui l'avait défendu lors de l'affaire Carré. C'est un grand fabricant de chocolat. Il lui avait déjà commandé une machine, mais avec le procès, la commande n'a pas pu aboutir. Il lui en achète alors une autre à sa sortie de prison.

D'autres commandes arrivent par la suite pour sa machine à liquéfaction de l'ammoniaque par compression mécanique. Le directeur de la Société des Salins du Midi lui en achète une. "Peu de temps après, je construisis une machine pour Marseille. Ce fut la première, de ce système produisant la glace comestible, établie dans le monde entier", indique Charles Tellier, surnommé le "père du froid". Mais ce succès était trop beau pour être vrai.

Un jeune étudiant lui vole ses idées

Un autre "incident pénible", comme il le qualifie dans son ouvrage de 1910, vient compromettre sa réussite. Quelques temps après sa sortie de prison, il est présenté à un jeune homme. Il s'agit du fils d'un savant étranger, qui souhaitait pour ses études apprendre la physique appliquée. Charles Tellier ravi de pouvoir partager son savoir, livra les détails de ses études au jeune étudiant. "Je mis donc à son entière disposition : plans, travaux, études, explications, le faisant assister à toutes expériences ; en un mot, lui communiquant tout ce qui pouvait développer son imagination, aider à la situation qu'il devait occuper plus tard dans le monde pédagogique", développe-t-il.

Et ce qui paraissait prévisible arriva. Au bout de six mois, le jeune homme retourne dans son pays et reproduit le même appareil que celui de Tellier afin de l'exposer en 1880.  Malgré un arrangement avec la société nouvellement créée par le jeune inventeur, le "père du froid" resta encore une fois sur la touche. "Il ne faut pas croire que Tellier fut un naïf, croyant béatement que ses idées personnelles seraient immédiatement accueillies. Il prévoyait au contraire les objections qu'on leur opposerait, il devinait les défiances dont elles seraient l'objet, mais il avait confiance", commente Robert Lesage.

Alors, comme à son habitude, l'inventeur reprit ses travaux et s'intéressa à la conservation de la viande dans les bateaux. À l'époque, personne ne croyait à cette possibilité, mais Tellier avait déjà fait des expériences sur le sujet dès 1860. Sept ans plus tard, il avait enfin les outils nécessaires pour mener à bien son étude. En 1868, il construit une machine frigorifique à l'ammoniaque pour un petit bateau à vapeur Le Pescadore destiné à la pêche dans l'Amazone. Mine de rien, les machines du Picard intéressaient les industriels jusqu'en Amérique.

C'est alors que les Argentins y voient l'occasion d'exporter leur viande de bœuf. Tellier construit un bateau réfrigérant permettant de transporter la marchandise. En 1868, il se rend à Londres pour installer l'appareil sur le "City of Rio de Janeiro", mais au bout de 23 jours de voyage, la machine tombe en panne et l'expérience prend fin. "Aussi, quand j'appris l'accident, qui avait brusquement clos la tentative faite sur The City of Rio Janeiro, je résolus de reprendre la question, mais alors avec un navire à moi, spécialement armé pour l'opération", confie-t-il. Mais encore une fois, il n'a pas le financement nécessaire.

Conserver de la viande sur un bateau : le projet de sa vie

L'idée est mise entre parenthèses. Grâce au comte de Germiny, ancien gouverneur de la Banque de France, qui reconnaissait l'intérêt de ses travaux, il loua une usine à Auteuil en 1870.  Deux machines à liquéfaction mécanique furent installées. Pour payer les frais de la location, il produisait notamment des carafes frappées pour la consommation parisienne. "C'était le travail vulgaire", disait-il, tout en travaillant sur les expériences de conservation : "c'était le labeur intéressant."

Puis la guerre éclate en 1870. Il abandonne ses travaux un temps, puis les reprend après le conflit. Il s'intéresse aux études de Pasteur, qui l'aide à son tour à réaliser des tests sur la conservation de la viande. Tellier travaillera d'ailleurs sur la conservation par le froid sec de la viande pour nourrir les armées. En dehors, il s'intéresse à tout type d'aliment à conserver : la stérilisation du lait, la fabrication de la bière, l'action du froid sur les végétaux, les conservations des graines, du beurre...

Et puis revient encore cette idée de bateau réfrigérant. Il conçoit alors Le Frigorifique avec comme but de transporter de la viande jusqu'à l'autre bout de l'Atlantique dans une chambre frigorifique sans qu'elle ne soit détériorée. Pour ce faire, il explique qu'il faut maintenir la température de 0°C dans les cales du navire, qui seront directement immergées dans les eaux chaudes, ventiler et purifier l'atmosphère des cales, et protéger les viandes de toute autre matière organique. Et c'est très précisément ce qu'il arrive à faire.

La Légion d'honneur, un an avant sa mort

Le bateau part de Rouen le 20 septembre 1876. Un départ triomphal, le navire ayant même été béni pour l'occasion. Il arriva 105 jours plus tard à Buenos Aires le jour de Noël. La traversée est un succès et les journaux argentins ne manquent pas de tarir d'éloges sur le procédé. Une victoire pour Tellier qui démontre qu'il est à l'origine de tous les travaux entrepris pour arriver à ce résultat. "Si la copie est facile, l'initiative est difficile et ne doit pas être méconnue", souligne-t-il.

Mais l'inventeur reste malgré tout sans fortune. "Le convoi des pauvres m'attend. Ce sort final des travailleurs ne m'effraye pas. Je n'ai été que cela toute ma vie", se résigne-t-il.

Le Docteur Arsène d'Arsonval, membre de l'Institut, qui a préfacé son ouvrage Histoire d'une invention moderne, le frigorifique en 1910, résume ainsi le paradoxe de sa vie : "Tellier a dû être, tour à tour, inventeur, industriel, commerçant, financier, etc... Un seul homme ne pouvait suffire à ces tâches multiples... Quelles récompenses a-t-il reçues pour le lustre qu'il a jeté sur sa patrie, pour les services exceptionnels rendus à l'humanité tout entière : la faillite et la prison ! On a honte à l'avouer. Rien pourtant n'a pu altérer la sérénité de l'illustre vieillard : il ne connaît ni la haine ni la rancune."

En 1912, il reçoit tout de même deux prix de l'Académie de Sciences et la Légion d'honneur l'année suivante.

Une reconnaissance enfin pour Charles Tellier qui meurt en 1913 au 75 rue d'Auteuil. Une plaque sur cet immeuble du 16e arrondissement de Paris y fait aujourd'hui toujours mention.