L'université d'Amiens va former des policiers à la sociologie : "c'est une manière de réinscrire la police dans la société"

Former des policiers à la sociologie, c'est le pari que va relever un tout nouveau diplôme universitaire proposé à l'Université Picardie Jules Verne (UPJV) d'Amiens à partir de septembre. La première promotion sera composée d'une cinquantaine de policiers de tous horizons. Entretien avec l'initiatrice du projet, la sociologue Élodie Lemaire.

Pour la rentrée de septembre à l'université d'Amiens (UPJV), une promotion un peu particulière va s'asseoir sur les bancs de la faculté : une cinquantaine de policiers venus de toute la France, inscrits au tout nouveau diplôme universitaire de sociologie Police-Population.

En 120 heures de cours, deux jours par mois, ces policiers, qu'ils soient gardiens de la paix, gradés ou commissaires en exercice, vont profiter des enseignements de plusieurs sociologues. Tous les intervenants ont comme point commun d'avoir réalisé des enquêtes sociologiques de terrain, sur le long terme, auprès des forces de police.

Cette formation a été conçue par Élodie Lemaire, sociologue et maître de conférences à l'UPJV, en partenariat avec Mathieu Fiolet, sociologue employé par la Direction centrale du recrutement et de la formation de la police nationale. C'est d'ailleurs la police nationale qui finance ce diplôme.

Une formation ancrée dans la réalité des policiers

"Cela fait maintenant plus de 15 ans que je travaille sur le domaine de la sécurité, explique Élodie Lemaire. C'est une idée qui a germé des constats et discussions que j'ai pu avoir sur le terrain, où je voyais des interrogations, des formes d'incompréhension et de perte de sens auxquelles la sociologie peut apporter des éléments qui permettent d'interroger autrement leur travail et leur monde social."

"La formation ne sera pas un cours magistral, mais des cours donnés par des spécialistes de ces questions et appuyés sur leurs enquêtes : le discours de ces intervenants n'est pas hors-sol. L'idée est aussi de ne pas effrayer ces personnes qui travaillent et ont une pluralité de profils, âges et parcours."

Sociologie de la déviance, compraisons avec les polices d'autres pays, sociologie des activités policières, des parcours et profils des policiers, mais aussi comparaison avec d'autres métiers comme la police municipale : le programme est riche et fera intervenir de nombreux sociologues spécialisés, de France et d'ailleurs.

"Par exemple, le cours sociologie de la déviance permettra d'aborder la délinquance et les déviances, au cœur des missions des policiers, pour réfléchir aux conditions d'apparition de la délinquance, mais aussi à son traitement institutionnel. Une réflexion plus large sur la déviance, y compris policière, sera proposée par Fabien Jobard et Jérémie Gauthier qui ont travaillé sur ces enjeux avec une approche de sociologie politique. Une collègue interviendra sur le cas de la prison et de son traitement par la justice, les politiques". Le chercheur du CNRS Christian Mouhanna, spécialiste des politiques de sécurité et des relations entre police et justice, est aussi sur la liste des enseignants.

Chausser les lunettes du sociologue 

"L'idée, c'est que les policiers chaussent progressivement les lunettes de sociologue, qu'ils se posent des questions qu'ils ne s'étaient pas posées jusqu'alors, souligne Élodie Lemaire. La sociologie, c'est l'art de s'interroger pour comprendre, la réponse est d'ailleurs peut-être moins importante que le questionnement". 

C'est une manière de réinscrire la police dans la société, au-delà du clivage police-population, qui est très construit et a des effets.

Élodie Lemaire - sociologue

L'ambition de l'approche sociologique est aussi de permettre aux élèves de se replacer dans le corps social pour mieux comprendre l'évolution de leur métier et les enjeux de certaines décisions qui les impactent.

"Dans la police nationale, il y a ce trait caractéristique d'appréhender sa profession comme 'à part', explique la sociologue. Donc je me dis qu'il est important de montrer aux policiers qu'ils sont des êtres sociaux, gouvernés par des logiques sociales, comme tout le monde. Par exemple, en replaçant les réformes managériales qui ont mené à une appréciation quantitative de leur travail, la "bâtonnite" comme l'appellent les policiers ou "politique du chiffre" pour les médias, dans les enjeux plus généraux de logique de service public qui sous-tendent ces évolutions. C'est une manière de réinscrire la police dans la société, au-delà du clivage police-population, qui est très construit et a des effets. ".

De l'intérêt de la comparaison avec d'autres professions aux réalités proches : Romain Pudal, auteur de l'enquête Retour de flamme : les pompiers, des héros fatigués ? fera ainsi partie des intervenants. 

Un premier jalon 

"On s'appuie sur des précurseurs comme Dominique Monjardet (sociologue auteur de Que fait la police, ndlr) qui a beaucoup œuvré au rapprochement entre police et sciences sociales. Mais jusqu'alors, les interventions étaient surtout ponctuelles. Cette formation pose les jalons d'un cheminement qui ne fait que commencer. Ce qui est vraiment original, c'est que les diplômes universitaires qui existent forment des étudiants à intégrer la police ou la gendarmerie : on retourne un peu les choses, on ne les forme pas à passer un concours, mais on part de leur travail pour les amener à interroger leurs pratiques," sourit Élodie Lemaire.

Sa proposition rencontre déjà un franc succès, puisque près de 200 candidatures complètes ont été reçues. La première promotion est limitée à 50 élèves, mais ce chiffre pourra évoluer en fonction des retours de cette année de test. À terme, Élodie Lemaire et Mathieu Fiolet aimeraient voir les sciences sociales intégrées aux formations initiales de la police nationale. Mais pour l'heure, ils travaillent à consolider ce premier pont qui provoque l'enthousiasme des sociologues, mais pas seulement : "Des policiers me disent qu'ils attendaient ça depuis très longtemps", conclut Élodie Lemaire.