Dans la Somme, la viticulture s'implante de plus en plus : "avoir de la vigne ici, on n'y avait jamais songé !"

Le réchauffement climatique aidant, la vigne fait son retour dans des exploitations agricoles de la Somme après plus de deux siècles de disparition. À Irles, Jean-Luc Décaudun et sa fille Élodie viennent de planter 10 000 pieds sur deux hectares. Une diversification nécessaire et inévitable.

À Irles dans la Somme, 10.000 pieds de vigne ont été plantés dans une parcelle de 2 hectares habituellement cultivée de maïs.
À Irles dans la Somme, 10.000 pieds de vigne ont été plantés dans une parcelle de 2 hectares habituellement cultivée de maïs. © G.Giraudeau/FTV

"C'est une protection pour éviter que les rongeurs ne viennent manger le pied. Les lapins surtout. Ils sont friands de ça. Parce que c'est du bois tendre." Sous la pluie, bottes en caoutchouc aux pieds, Jean-Luc Décaudun plante d'un geste déjà maîtrisé des tuteurs en fer au-dessus de chacun des pieds de vignes plantés dans sa parcelle.

Une parcelle pourtant historiquement appelée La Vigne ! Depuis début mai, ces deux hectares situés à Irles dans la Somme sont plantés de 10 000 pieds de vignes recouverts d'une protection en plastique vert.

Des céréales au raisin

Les années précédentes, c'était du maïs qui poussait ici. "Avoir de la vigne ici, on n'y avait jamais songé !"  Et être viticulteur, Jean-Luc n'en rêvait pas forcément…déjà bien occupé par ses 77 hectares de blé, de betterave sucrière, de pois de conserve et de lin. Sans compter l'élevage de vaches.

Mais un jour, il entend que la société de négoce agricole basée à Saint-Quentin et avec laquelle il travaille depuis plusieurs années cherche des agriculteurs prêts à se lancer dans l'aventure de la vigne. La motivation de sa fille, Élodie, qui reprendra un jour l'exploitation, finit de le convaincre : "On a dit on y va. Pourquoi pas". On a fait une étude. On a eu des réunions avec les gens de la société de négoce. Ils sont venus planter les pieds de vignes et ils nous ont montré comment faire pour le reste. C'est parti ! On fonce ! Ça nous plaît et on découvre !", raconte Jean-Luc qui a même embarqué son cousin dans l'histoire ! "Il aime la terre. Alors à lui aussi, ça lui plaît ! Sinon il ne serait pas revenu m'aider à mettre les tuteurs !"

Réchauffement climatique 

C'est Julien Poulin, technico-commercial dans le suivi technique des implantations de vignoble, qui accompagne Jean-Luc Décaudun dans cette nouvelle culture. L'ambition de sa société ? Planter 200 hectares de cépage Chardonnay dans les Hauts-de-France. Déjà 61 hectares ont été convertis chez une trentaine d'exploitants de la région. Pour 2022, déjà une quinzaine d'agriculteurs ont décidé de sauter le pas.

De la vigne dans les Hauts-de-France, un projet fou ? Pas tellement, si on croit les experts. "On s'est rendus compte qu'avec le réchauffement climatique, c'était possible de planter de la vigne dans les Hauts-de-France. (...) Ça fait trois ans que l'idée mûrit, détaille Julien Poulin. L'idée, c'est de créer de la diversification pour les agriculteurs. L'idée de la vigne s'est tout de suite imposée. L'intérêt de la vigne, c'est de valoriser des parcelles qui étaient devenues moins productives en céréales et ramener sur ces parcelles une valeur ajoutée. Ça permet aussi de créer une activité complémentaire pour nos clients."

Une nécessaire diversification

C'est cette occasion de diversifier la production qui a séduit Élodie Décaudun. La jeune femme sait qu'étendre les surfaces de culture pour augmenter le revenu d'une exploitation est rarement possible. Pour elle, il faut s'orienter vers des cultures qui rapportent plus. "L'investissement pour les deux hectares de vigne implantée est quand même conséquent parce qu'on est à 60.000 euros, explique-t-elle alors qu'elle donne du fourrage aux vaches dans l'étable. Mais je pense qu'il y a quand même une certaine rentabilité derrière parce qu'on sait que la marge dégagée par les vignes est quatre fois celle dégagée par le blé. Qui dit diversification, dit marché de niche. Et en général, un marché de niche, c'est un meilleur résultat au final."

Jean-Luc et Élodie, qui seront rémunérés au kilo de raisin produit, sont accompagnés de bout en bout par l'entreprise de négoce. Vérification de la faisabilité technique, analyses des sols, accompagnement dans les démarches administratives, appui technique, approvisionnement en pieds de vigne. La parcelle de Jean-Luc est parfaite. Et pas seulement parce qu'elle s'appelle La Vigne : "On a un léger dévers qui est orienté plein sud. Cette parcelle a vraiment un petit aspect en coteau et elle a une très belle orientation. C'est pour ça qu'on l'a choisie. En plus, les analyses de sol se sont révélées concluantes. Il n'y avait aucun frein technique à l'implanter", selon Julien Poulin.

Un chai dans une ancienne sucrerie

Prochaine étape : "il va falloir palisser c'est-à-dire mettre les piquets avec les fils pour pouvoir attacher la vigne dessus", explique Jean-Luc, déjà un peu expert. "Le palissage sera fait mécaniquement, le rassure Julien Poulin. Il faudra entre deux journées et deux journées et demie pour tout palisser je pense. Et puis il y aura un peu de taille à faire en mars 2022".

Les premières vendanges des pieds plantés en 2020 interviendront en 2022. "Il faut trois cycles végétatifs pour avoir les premières vendanges soit deux ans et demi après les plantations, précise Julien Poulin. La récolte sera mécanique." La vinification se fera également dans la région dans un chai en cours de conception dans une ancienne sucrerie située à Dompierre-Becquincourt dans la Somme. Dégustation du cru prévue au printemps 2023. 

Un chai est en court de conception dans cette ancienne sucrerie de Dompierre-Becquincourt. C'est là que sera vinifié le raisin produit dans la Somme.
Un chai est en court de conception dans cette ancienne sucrerie de Dompierre-Becquincourt. C'est là que sera vinifié le raisin produit dans la Somme. © G.Giraudeau/FTV

Le pionnier à Terramesnil

C'est un agriculteur-céréalier installé à Terramesnil qui a ouvert la voie au retour de la vigne dans la Somme. Au printemps 2017, Maximilien de Wazières avait planté sur une parcelle de 3 hectares grâce à un financement participatif. Les pieds de Pinot noir et de Chardonnay ont poussé sur un coteau calcaire au milieu des champs de maïs et de colza.

Les vignes de Terramesnil dans la Somme

Toutes les étapes de la production du vin se font sur l'exploitation de Maximilien de Wazières, jusqu'à l'embouteillage. Vendangés début octobre 2020, ces crus 100% picards de blanc sec et de vin rouge, produits sans pesticides et vinifiés dans des fûts de chêne pendant environ 12 mois. 7000 bouteilles seront mises sur le marché au printemps 2022. Pour sa prochaine cuvée 2021, Maximilien de Wazières, qui s'est formé auprès d'un vigneron bourguignon et s'est initié à l'œnologie à Beaune, espère une certification bio. 

"On pense faire 10 000 bouteilles l'année prochaine, explique Maximilien De Wazières. On s'approche des volumes estimées vu la superficie à savoir 150 000 bouteilles. Le rendement moyen, c'est 50 à 60 hectolitres à l'hectare. Nous, on fait 30 hectolitres. On ne cherche pas à faire du volume mais plutôt à concentrer le jus pour faire un vrai vin de terroir. Mais on ne fait rien au hasard parce que c'est très technique donc on a une équipe d'experts qui nous aide beaucoup."

Quant à savoir si d'autres parcelles vont être plantées de vignes, la question est en réflexion : "Pour le moment, on n'a pas replanté. L'objectif, c'est d'affiner notre technique et après pourquoi pas planter plus. Le but, c'est qu'on garde le plaisir de ce qu'on fait. Et ça nous plaît.. On continue à aimer ce qu'on fait."

La Somme, une terre viticole au Moyen âge

Voir des vignes dans la Somme n'a rien de vraiment nouveau. Le département est, jusqu'au 18ème siècle, une terre de viticulture : le vignoble de Picardie est florissant depuis le Moyen Âge. Gouet, Noir-franc, Moussy, Cocquart, Maillé, Blanc-vert fruleux, puis Gamay, Pinot noir et Meunier, les cépages locaux sont nombreux. À l'époque, on recense 318 communes du département cultivant de la vigne. La banlieue d’Amiens compte, en 1433, 112 hectares de vignes réparties entre une centaine de familles de vignerons.

La vigne se meurt en Picardie à partir du 17ème siècle. Avec le développement des moyens de transport, l'arrivée des vins du sud de la France, moins chers et d'une qualité plus constante, les vins de Picardie commence à décliner. L'épidémie de phylloxera qui sévit au 19ème siècle achèvera les vignobles picards.

Le champagne de l'Aisne

Et si la production et la commercialisation du vin local ont presque disparu, la Picardie continue de participer indirectement à la prospérité vinicole française en produisant le sucre de betterave nécessaire à la chaptalisation : une grande partie des 50.000 à 60.000 tonnes de sucre utilisées annuellement à cet effet en France provient des champs de Picardie.

Sans oublier le sud de l'Aisne où est produit du champagne : 807 vignerons y exploitent 3 357 hectares de vigne. Ce qui représente 10% de la production de champagne Appellation d'origine contrôlée de France.

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