Aux Restos du coeur, en Normandie "la vague" des bénéficiaires "monte, monte, monte"

La campagne d'hiver des Restos du coeur débute cette semaine. Les inscriptions, préalables à la distribution des denrées alimentaires, explosent sous le coup de la crise, et ce dans tous les départements normands.
L'antenne des Restos du coeur à Ifs, dans le Calvados
L'antenne des Restos du coeur à Ifs, dans le Calvados
La file d'attente est déjà longue ce mardi matin devant le centre des Restos du coeur d'Ifs, dans l'agglomération caennaise. Cette 36e campagne d'hiver qui débute ce 24 novembre s'annonce chargée pour les bénévoles de l'association caritative fondée en 1985 par Coluche. "Je pense qu'on va passer 100 familles de plus cette année", estime Liliane Della Vedova, bénévole, "Si ce n'est plus...". Dans l'Orne, la présidente des Restos expliquait à nos confrères de France Bleu qu'elle s'attendait à voir le nombre de bénéficiaires augmenter de 20% cette saison. Son homologue manchois, Jean-Yves Pottier, n'est pas surpris. L'été était annonciateur d'un véritable raz-de-marée.
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Ouverture de la 36e campagne des Restos du cœur à Ifs

"D'habitude, en été, on fait le gros des inscriptions les deux premières semaines. Cette année, on a inscrit de nouveaux bénéficiaires jusqu'à la dernière semaine. Autre élément significatif : on a noté que les familles venaient de façon beaucoup plus assidue. On distribué 15 % de repas en plus pour 20% de familles en plus que l'an dernier", raconte le président des Restos du coeur de la Manche. L'hiver venu, cette tendance se confirme. "On voit la vague qui monte, monte, monte. Tel qu'on est parti, on aura 20% de bénéficiaires en plus, à minima." Déjà 1700 familles inscrites dans ce département avant même l'ouverture de la campagne d'hiver. 70% des inscriptions enregistrées durant toute la campagne d'hiver. "Et le mois de décembre est un gros mois en termes d'inscription", prévient Jean-Yves Pottier.

Des distorsions dans les familles

Pour tous les bénévoles, la raison de cette explosion de la demande est évidente. "C'est lié au Covid", répond du tac au tac Liliane Della Vedova, à Ifs. Et la crise frappe tout le monde, sans distinction. "Tout sexe, toute origine, tout âge. Dès 18 ans, on voit des gens s'inscrire pour avoir des colis." Les jeunes, les associations caritatives constatent leur arrivée depuis déjà plusieurs années. "Les 18-25 ans ne touchent rien au niveau social", explique Jean-Yves Pottier, "Avec la crise, il n'y a pas eu de jobs d'été. Le premier confinement a aussi créé quelques distorsions dans les familles. Des jeunes se sont retrouvés chez des copains car ils ne supportaient pas le confinement familial et ont dû se débrouiller."
Ces distorsions ont aussi entraîné des divorces. "Les gens étaient habitués à travailler chacun de leur côté. D'un coup, ils se retrouvent ensemble et ont du mal à se supporter", indique Liliane Dello Vedova, dans le centre de Ifs qui voit arriver "beaucoup de femmes seules avec des bébés". Pour répondre à la demande des nouveaux bénéficiaires, l'association tente de s'adapter. "Certains Restos dans la Manche font des distributions le soir pour les jeunes ou les salariés pauvres. Travailler 15-20 heures par semaine, ça ne fait pas le tour pour payer le loyer", souligne Jean-Yves Pottier. 

Répondre à la misère du monde

L'an dernier, sur toute la France, les Restos du coeur ont accueilli 875.000 personnes et distribué 136,5 millions de repas. L'association s'attend cette année à accueillir un million de bénéficiaires. Et elle n'est pas un cas isolé. La Croix Rouge enregistre de 10 à 15 % d'ayant-droits en plus, la Fédération des banques alimentaires entre 20 et 25% de bénéficiaires supplémentaires. Pour "répondre à la misère du monde", comme le dit le président des Restos de la Manche, il va d'abord falloir des bras.

Sur ce plan-là, en cette période de de crise, la solidarité semble tourner à plein. "On arrive à recruter", assure Liliane Della Vedova, "Ce sont des gens très dévoués et très ponctuels. Quand ils ne peuvent pas, ils appellent. Il n'y a pas de souci."  Même heureux constat dans la Manche, avec la joie de voir revenir certains bénévoles. "Lors du premier confinement, les bénévoles de 70 ans ou aux pathologies lourdes avaient été en quelque sorte évincés. Aujourd'hui, ces gens là reviennent car il y a désormais tout ce qu'il faut pour les accueillir (ndlr : en termes de sécurité sanitaire)".

L'organisation, rodée durant la saison estivale, permettra d'accueillir les bénéficiaires dans le respect des gestes barrières, en assurant par exemple, comme c'est notamment le cas dans la Manche, la distribution sur rendez-vous "pour éviter les files d'attente." Et le président des Restos de la Manche d'assurer : "Contrairement à ce que vous pourriez penser, on est serein."

Tensions sur l'approvisionnement ? 

La sérénité est en revanche moins de mise quand il s'agit de l'approvisionnement. "En parallèle de la hausse des bénéficiaires, nos stocks ont baissé en volume de 22%", indiquait ainsi récemment à l'AFP Claude Baland, président de la Fédération des banques alimentaires qui irrigue 5.400 associations dans toute la France en denrées alimentaires, et 400 de plus depuis le premier confinement. Sur cette question, Jean-Yves Pottier se dit "mitigé". D'un côté, "les pouvoirs publics ont pris conscience de l'afflux de demande. Le fond d'aide européen aux plus démunis a ainsi augmenté de façon importante."  Et les aides accordées aux associations par les collectivités locales sont elles aussi à la hausse.

Mais les acteurs de la solidarité fonctionnent en grande partie avec des dons privés, particuliers et entreprises. Et le président des Restos dans la Manche de redouter "l'effet ciseau : plus de besoin mais moins de rentrée financière. Les entreprises font moins de résultat, donc elles font plus attention à leur prix de revient et font la chasse au gaspillage." Dans les grandes surfaces, les rayons de produits aux dates de consommation courte sapparus ces dernières années ont déjà "réduit la ramasse". Dans la Manche, les Restos du coeur ont "deux prospecteurs chargés de faire de la récupération dans les entreprises", explique Jean-Yves Pottier. "Dans le département, on a la chance d'avoir quelques grosses entreprises agro-alimentaires qui jouent le jeu. Mais il va falloir être sur la brêche.
 
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