Amiante : à quand la fin d’un combat sanitaire et judiciaire ?

L'ancienne usine normande Ferodo-Valeo de Condé-sur-Noireau / © Sunset Presse et France Télévisions
L'ancienne usine normande Ferodo-Valeo de Condé-sur-Noireau / © Sunset Presse et France Télévisions

Souvenez-vous du scandale de l’ancienne usine Ferrodo-Valeo, située à Condé-sur-Noireau, au cœur de la Suisse Normande. Le 26 septembre dernier à Rouen, ce sont 8 000 m2 de toitures amiantées qui sont partis en fumée lors de l’incendie de l’usine Lubrizol. 20 ans après, qu'en est-il ?
 

Par Aurélie Duplessi

 Jean-Claude Barbé, ancien ouvrier de l'usine Ferrodo-Valeo à Condé-sur-Noireau raconte :

"J’ai passé 32 ans de ma vie à travailler ici. Il y a eu des moments de bonheur et de désespoir aussi. J’ai vu ici et aujourd’hui, je vois encore, les anciens collègues de travail qui tombent malade parce qu’ils ont travaillé dans cette usine."

Daniel Lequest, ancien ouvrier de l'usine Ferrodo-Valeo à Condé-sur-Noireau explique :

"Ils nous ont tout cachés, empoisonnés gentiment, et en plus ils n’ont jamais eu un moment d’excuse, au contraire […] Quand on signait un contrat ici, on ne savait pas qu’on engageait notre vie."

 

Donner la parole aux victimes de l'amiante, c'est ce que le réalisateur Philippe Pichon a souhaité faire à travers le documentaire Amiante, en quête de justice : sensibiliser la population par de nombreux témoignages émouvants.
Ça fait 22 ans qu’ils se battent auprès de la justice : un combat interminable. Six arrêts de la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris, trois arrêts de la cour de cassation, des centaines de perquisitions, des milliers d’auditions…


L'amiante, une préoccupation majeure sur la santé publique

En 1982, un congrès de scientifiques à Montréal annonce que la moindre fibre inhalée est potentiellement mortelle.
En 1991, l’Allemagne s’apprête à déposer une directive qui vise à interdire l’importation, la transformation et l’utilisation de l’amiante dans toute l’Europe. De ce fait, nos voisins européens ferment les usines d’amiante. Les industriels français retardent les fermetures alors que la France est le premier importateur européen. Il faudra attendre jusqu’en 1997 pour que l’amiante soit interdit.

En 1995, le journaliste François Malye dénonce une manipulation d’opinion dans son ouvrage auteur de « Amiante, 100 000 morts à venir ». Il explique qu’un comité permanent amiante avait été créé, regroupant des professeurs de médecine, des représentants de l’institut national de la consommation, des représentants du ministère et des syndicats. Ce comité était financé par les industriels. Ses pratiques de lobbying ont orienté la politique française pendant une quinzaine d’années. Preuve à l’appui lorsqu’il contacte le service de presse du ministère de la santé. La communication n’était pas gérée par le ministère de la santé mais par le comité permanent amiante.

A travers son documentaire, Philippe Pichon relate : « la santé de milliers d’ouvriers a été gérée par un professionnel de la communication industrielle. »

Les anciens ouvriers de l'usine Ferrodo-Valeo portent plainte en 1996. Pour Guy Cantimpré, ancien ouvrier de Condé-sur-Noireau :

"les gens ont été mal informés sur la dangerosité de l’amiante."

Ces ouvriers ont été trompés avec la complicité des pouvoirs publics comme nous pouvons le voir ici avec Daniel Lequest et Jean-Claude Barbé, anciens ouvriers de l'usine Ferrodo-Valeo :

En 1977, le médecin de travail de l’usine de Condé-sur-Noireau distribuait aux salariés un livret d’information. Ce livre précisait qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que l’amiante n’était pas question de risque mortel.  Ils prévenaient des risques liés au tabac et à l'alcool.

En France, le nombre de victimes de l’amiante est estimé à 100 000 morts d’ici 2025. Les maladies de l’amiante surviennent tardivement : 30 ou 40 ans après les premières expositions. Les usines d’amiante ont fermé en 1997, les derniers exposés à l’amiante tomberont malades à partir de 2027. Au-delà des ouvriers, l’amiante n’a pas épargné les personnes qui se situaient à proximité de l’usine. Les habitants des horizons et les enfants qui jouaient à côté, inhalaient de la poussière d’amiante.


A Condé-sur-Noireau, ce sont 30 à 50 personnes qui décèdent chaque année d’un cancer lié à l’amiante. Vingt ans après, beaucoup d’interrogations et d'inquiétude se posent encore aujourd’hui sur le scandale de l’amiante, comme aujourd'hui à Rouen avec la catastophe industrielle.
 
 


L'amiante, à quand une justice pénale ?

Gui, Daniel, Jean-Claude et bien d’autres se battent encore aujourd’hui, dans l’espoir d’une justice pénale.

Les victimes et leurs avocats continuent le combat après 22 ans et se lance dans une nouvelle piste : en minimisant les risques, les industriels auraient trompé les utilisateurs.

Selon Michel Ledoux, avocat des victimes, il y a une volonté du côté de la justice de ne pas en faire une histoire pénale, on  lui a répondu :

"vous savez l’affaire de l’amiante, ce n’est pas vraiment une affaire pénale, c’est une affaire civile d’indemnisation."


Sylvie Topaloff, avocate des victimes travaille depuis 22 ans sur ce dossier dénonce :

"C’est un scandale de l’amiante et un scandale judiciaire de l’amiante."


Mediapart dévoile des documents de 1991 saisis par la justice. Un professeur de l’INSERM (Institut National de la Santé Et de la Recherche Médicale), membre du comité permanent amiante adresse au docteur les résultats d’une étude. Celle-ci révèle que les contaminations dépassent largement le cadre des usines de Normandie, qu’elle touche aussi les ouvriers du bâtiment partout en France. Mais cette affaire reste classée sans suite.

Si le médecin du travail déclarait une maladie professionnelle, cela signifiait que l’entreprise était responsable et devait payer un surcoût auprès de la caisse primaire d’assurance maladie.

En 2006, un rapport du sénat explique comment le comité permanent amiante a su créer l’illusion d’une autorité publique.

François Desriaux, vice-Président de l’association nationale de défense des victimes de l’amiante explique que la justice ne trouve pas de coupable.

Aujourd’hui, les lieux sont encore pollués par cette fibre mortelle comme on peut le voir sur cette photo, par un bâtiment laissé à l’abandon. C’est ce qu’explique Jean-Claude Barbé, ancien ouvrier de Condé-sur-noireau devant l’ancien magasin de matières premières. Des plaques se décrochent. Lorsqu’il y a du vent, ça dégage énormément de fibres. Il constitue un véritable danger pour l’environnement.

Photos du documentaire "Amiante, en quête de justice"


Le mot du réalisateur 


Lors de l'avant-première du documentaire réalisée au cinéma Le Royal à Condé-sur-Noireau, le mardi 17 septembre, nous avons rencontré le réalisateur Philippe Pichon. Pourquoi s'est-il intéressé à cette affaire ?

"C’est une histoire contemporaine, une histoire qui est vraiment d’actualité. L’amiante nous touche tous parce que pendant des années, les industriels ont consciemment ou inconsciemment, participé à rendre malades tout un tas de personnes. Ça nous concerne tous. Les conditions de travail et la santé au travail sont remis en cause. Si il n’y a pas de procès pénal, c’est ce que défend le film, personne ne pourra jamais évoquer les raisons qui ont poussé à agir de telle ou telle manière aussi bien les industriels que les victimes."


L'avant-première a débuté par une minute de silence puis s'est terminée par un débat émouvant, rempli d'émotions pour les victimes. Retour en images sur cette soirée.
 

Entre les catastrophes industrielles, l’amiante, le glyphosate… Quels seront les enjeux climatiques de demain ?
 

Amiante, en quête de justice

Découvrez le documentaire de 52'
Lundi 7 octobre 2019 en seconde partie de soirée
► Rediffusion le vendredi 11 octobre à 09h15
► Un documentaire réalisé par Philippe Pichon
► Coproduction Sunset Presse et France Télévisions
 

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