Grève des agents d'ISS propreté : la révolte des Invisibles à Ouistreham

Une quarantaine de salariés de l'entreprise de nettoyage ISS Propreté Nord-Ouest se mobilise ce lundi 29 août 2022 à Ouistreham (Calvados) pour dénoncer des conditions de travail et des cadences de plus en plus difficiles. Des barrages filtrants sont prévus toute la journée.

Ils étaient une petite quarantaine à distribuer des tracts aux passagers prêts à embarquer pour l'Angleterre tôt ce lundi matin. Certains ont fait le déplacement depuis Le Havre, Cherbourg ou encore les Côtes d'Armor pour informer les usagers de la Brittany Ferries de leurs conditions de travail. Ils sont tous employés par ISS Propreté Nord-Ouest et assurent le nettoyage à bord des ferries.

C'est la première fois à Ouistreham que ces agents d'entretien se mobilisent. Depuis plusieurs mois déjà, ils dénoncent des salaires trop bas et des conditions de travail déplorables. Des négociations sont en cours depuis le mois de juin, mais ne se sentant pas entendus, ces salariés ont décidé aujourd'hui de se montrer.

Nos conditions de travail sont exécrables, les cadences sont infernales, et la pression est permanente. Les horaires de travail ne sont pas définis, les heures supplémentaires ne sont pas payées et tout ça pour un salaire de misère.

Extrait du tract distribué par la CGT ISS Propreté Nord-Ouest

Des cadences devenues infernales

Selon Anthony Le Meur, délégué CGT pour ISS Propreté Nord-Ouest, l'entreprise de nettoyage ISS n'arrive pas à recruter le personnel nécessaire car elle propose essentiellement des temps partiel. Le personnel présent doit réaliser tout le nettoyage des cabines dans un temps imparti. Avant ils étaient 50 à 60 personnes pour un ferry. Aujourd'hui ils sont autour de 30, d'où des cadences bien plus importantes. Les salariés sont fatigués et demandent des rythmes moins soutenus et une revalorisation salariale quand il faut faire face à ces cadences.

On ne peut pas être traitées comme ça pour ce qu'on fait. On nettoie du caca, du vomi. On trouve vraiment des choses horribles. On ne peut pas faire ça en 2 minutes. S'ils veulent que ce soit propre, il faut nous laisser le temps.

Louhann Georges, agent d'entretien pour ISS Propreté Nord-Ouest

Les salariés se plaignent d'un manque de considération

Mickaella Peres a un contrat de 18h pour ISS Propreté Nord-Ouest. Pas suffisant pour payer ses charges. Elle a donc dû trouver un autre emploi. Mais pas facile de cumuler les deux en cas de retard des bateaux. Quoi qu'il arrive, elle doit assurer le nettoyage, quitte à rester plus longtemps sur le quai de Ouistreham et se mettre en retard pour son autre emploi. Sans un merci. Sans aucune considération. Et toujours sous pression. Elle précise qu'elle vient avec la boule au ventre.

On est dans des conditions presque d'esclavage.

Mickaella Peres, agent d'entretien pour ISS Propreté Nord-Ouest

Des heures supplémentaires pas toujours rémunérées

"Ils ont tendance à oublier des heures supplémentaires", explique Morgane Clément. "Certains collègues ont démissionné pour ça. 4h oubliées, ça fait un beau trou dans le salaire." Actuellement en contrat professionnel, Morgane Clément hésite à signer ensuite un CDI dans ces conditions. Elle n'est pas la seule à dénoncer ces pratiques. Arnaud Boutier, chef d'équipe ISS et délégué de proximité CGT, confirme que certaines heures ne sont pas payées et notamment pour les "embarqués. 

Les embarqués : un statut particulier

Les embarqués assurent le nettoyage à bord des bateaux pendant la traversée. Ils travaillent 70 heures par semaine. Un travail fatiguant et qui demande de pouvoir être parti pendant une semaine complète. Le manque d'effectif à quai fait qu'ils ont plus de travail pendant la traversée.

Des augmentations jugées ridicules par les syndicats

La semaine dernière, les organisations syndicales ont quittés la table des négociations, jugeant ridicule l'augmentation obtenue pour un contrat de 16h par semaine.

On avait demandé 2% d'augmentation, des primes d'éloignement pour les marins, des primes déchets, des primes de panier. On a obtenu une augmentation de 3,87 euros par mois, ce qui nous paraît ridicule.

Anthony Le Meur, délégué CGT pour ISS Propreté Nord-Ouest

"La direction nous a répondu, précise-t-il, qu'elle ne pouvait pas augmenter plus que ça car elle n'avait pas réussi à faire passer une augmentation tarifaire auprès de la Brittany Ferries. On reste ouvert à la négociation, mais pas pour 3,87 euros."

Selon son homologue Arnaud Boutier, chef d'équipe ISS et délégué de proximité CGT, un appel d'offre va arriver d'ici 2023, et il soupçonne l'entreprise ISS de ne pas vouloir augmenter les salaires pour rester compétitifs auprès de la Brittany Ferries.

Ils racontent leur quotidien comme agent d'entretien à bord d'un navire de la Brittany Ferries

"Moi je ne pourrais plus travailler à terre", lance Muriel quand on lui demande ce qui lui plaît dans son métier d'"embarquée". C'est ainsi que se nomment ceux qui montent sur le ferry. Ils y vivent le temps d'une semaine afin d'y faire le ménage des parties communes. Et cela fait 6 ans pour Muriel. Six années au tempo des rotations vers l'Angleterre. Une semaine sur le bateau avec ses 70 heures de travail, puis une semaine de repos à terre. 

"Ce que j'aime c'est ça, c'est d'être sur le navire, partir. Et puis on a la chance de rencontrer des gens formidables, qui sont en général très gentils, que ce soient les membres d'équipage ou les passagers."

Muriel, quand elle part, est logée dans une cabine à bord du Normandie qui fait les liaisons entre Ouistreham et Portsmouth. 

J'aime mon métier. Sans nous, le bateau ressemblerait à une poubelle.

Muriel Eude, agent d'entretien embarqué pour ISS à bord du Normandie

Au quotidien, "c'est dur ! Il faut voir ce que l'on doit nettoyer. Les toilettes publiques du navire, c'est parfois l'horreur entre les déjections et les "renards", nom de code des vomis". Elle a appris à faire respecter son métier : "quand je m'attaque aux toilettes, certains veulent entrer tout de même, mais moi je n'ai pas de temps à perdre alors je leur demande d'attendre, parfois en anglais ce n'est pas facile mais j'arrive à les faire patienter".

Elle travaille en équipe avec Patrick depuis presque 6 mois. Ces deux là sont bien différents. Quand on l'interroge sur ce qui a changé dans son métier depuis 14 ans, il répond sans hésiter un instant : "ça a toujours été la merde ! Avant, on devait être vraiment bien organisé, mais là, il faut cavaler sans cesse." 

Au lieu de bosser pour un, on travaille pour trois et sans avoir aucun remerciement.

Patrick Drouet, agent d'entretien embarqué en binôme avec Muriel à bord du Normandie

Quand le bateau s'approche des côtes, Muriel et Patrick doivent déhousser les draps des couchettes, puis installer le kit propre. "Parfois, les gens embarquent déjà alors qu'on n'a pas eu le temps de tout déhousser, que le ménage n'est pas terminé et ils s'installent dans les cabines en nous mettant dehors... Quand je vois l'état de certaines cabines, je plains les collègues qui font les escales". Ceux-là montent à bord juste le temps de la rotation du ferry, et ont 1H30 pour faire le ménage de 200 cabines, des sanitaires des cabines, des coursives, des restaurants et des bars, des salons... "Ils ne sont que 20 en moyenne, ce n'est vraiment pas assez" constate-t-elle. 

Patrick s'insurge  : "Même du côté du matériel, on n'a pas toujours ce qu'il faut. Une boîte de gants on ne l'obtient même pas! On peut demander quoi que ce soit, on n'obtient rien". Alors il a décidé de se mettre en grève, et c'est bien la première fois en 14 ans. "Je vais finir par en avoir marre de travailler dans ces conditions là pour des clopinettes. J'ai touché 1260 euros le mois dernier". 

Des conditions qui rappellent le livre de Florence Aubenas

Dans "Le quai de Ouistreham", paru en 2010, Florence Aubenas dénonçait déjà les conditions de travail de ces agents d'entretien à bord des ferries. La journaliste s'était glissé dans la peau de l'une d'entre eux pendant près de 6 mois. Si les cadences semblaient s'être améliorées depuis, ce n'est visiblement plus le cas. L'adaptation cinématographique de ce récit par Emmanuel Carrère dans le film "Ouistreham" en début d'année est plus que jamais d'actualité.  

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