Témoignage. Le journal de Mamadou, migrant, d'Abidjan à Caen : un voyage en enfer

Publié le Écrit par Pierre-Marie Puaud

C'est un témoignage rare. Un jeune Ivoirien a soigneusement décrit son périple jusqu'en Normandie. Son récit, parfois glaçant, est édité fin 2023. "À la sortie de l’enfer, je me sens aussi le devoir de témoigner, explique Mamadou. Si jamais on me lit, peut-être pourrai-je éviter à d’autres de vivre cela ?"

Un jour, un jeune homme a poussé la porte de l'ASTI, l'Association de Solidarité avec les Immigrés du Calvados. Il a sorti de son sac une liasse de papiers, son seul trésor. "Comme j'avais déjà recueilli le témoignage de migrants, ils m’ont téléphoné en me disant qu'il fallait absolument que je vienne voir", raconte Marie-Odile Laîné, bénévole de l'ASTI. 

Trois ans de récit dans des cahiers d'écolier

Son récit est consigné dans des cahiers d'écolier. L'écriture est soignée. "Ce qui m'a étonnée, c'est la précision du document, raconte Marie-Odile Laîné. Il a une manière bien à lui de décrire les lieux, les gens, l'organisation. Il est aussi très précis sur le temps. Le voyage a duré trois ans ! Il faut se rendre compte de ce que cela signifie. On ne sait pas où on va, avec la faim, la peur. Et toujours le mépris."

En arrivant en Europe, Mamadou dit avoir ressenti le besoin "de noter quelque chose", de laisser une trace de son éprouvant périple. 

"À la sortie de l’enfer, je me sens aussi le devoir de témoigner. Si jamais on me lit, peut-être pourrai-je éviter à d’autres de vivre cela ? " 

Mamadou Samake

Le chien qui a vu le lion (éditions LSAA)

Pendant plus d'un an, Mamadou et Marie-Odile ont remanié le texte. "Il y avait des répétitions, des doublons. On a retenu la forme du journal." Il est aujourd’hui publié par LSAA-éditions. Pour Mamadou, c'est un accomplissement.

Au téléphone, sa voix douce et posée nous précise : "Le chemin est très difficile. Nous sommes très vulnérables et nous n'avons pas droit à la parole. C'était un devoir pour moi de ne pas me taire".

"Mon corps est mon seul bagage"

Le voyage commence en 2018. Mamadou préfère ne pas s'étendre sur les raisons qui le poussent alors à quitter la Côte d'Ivoire. Il entre au Mali. La nuit est glaciale. Il déchante. "Dans un coin, un homme a fait du feu, il vend cent francs un seau d’eau chaude".

Ce détail le renseigne déjà sur la nature du périple qui l'attend. "Je suis cassé par le manque de sommeil et la faim me tenaille... Quelle pitié ! C’est ça, le voyage ? La misère comme quotidien."

Souvent, le mal du pays le saisit. Il se revoit dans sa chambre à Abidjan, "au chaud, entouré de mes amis". La nuit, le souvenir de Keita, son premier amour, le fait vaciller. Il s'interroge : "Ai-je fait le bon choix ?"

Mais l'envie, d'aller plus loin emporte tout : "Il faut un peu de temps pour que la petite voix prenne le dessus, celle qui me dit de tenir bon. Que tout passe, le malheur aussi, et que le bonheur m’attend forcément quelque part…"

La suite du voyage s'apparente à une traversée des enfers. En Algérie et en Libye, les migrants en provenance des pays d'Afrique subsaharienne se tuent à la tâche pour subvenir à leurs besoins et payer les "coxeurs, intermédiaire entre les migrants et les chauffeurs, sortes de demi-dieux, qui ont notre sort entre leurs mains".

Mamadou raconte la peur d'être raflé, la méchanceté des employeurs, les vexations, la faim, la saleté, l'humiliation : "Les enfants se moquent de nous, crachent sur nous, nous lancent des pierres en nous traitant de Soudanais".

En travaillant sur le texte, Marie-Odile Laîné a parfois eu besoin de poser le stylo et de prendre une bouffée d'air frais. "Comment les hommes peuvent-ils être d'une telle cruauté ? C'est édifiant, mais Mamadou reste toujours très digne, dans la tenue. Jamais il ne s'apitoie sur sa situation".

"Il règne un silence de cimetière"

Vient enfin le moment de prendre la mer, la peur au ventre. "Trois jours avant mon arrivée, un bateau a fait naufrage avec beaucoup de pertes en vies humaines, écrit-il. Certains rescapés, qui ont échappé aux mailles du filet de la police libyenne, sont là. (...) Ils me sidèrent, si courageux et déterminés. De vrais guerriers ! Des braves."

Mamadou décrit les yeux fous des jeunes gardiens sous l'emprise de drogue qui entassent les migrants. "Le premier assis ouvre ses jambes, le second se coince entre elles, on nous pousse au fond, bien serrés, pour en mettre le maximum. Nous sommes les briques, objets entre les mains du maçon, qui les tape, les manipule dans tous les sens jusqu’à ce qu’il soit satisfait".

Le bateau est constitué de planches mal cloutées entourées "d'une chambre à air gonflée au gaz, qui se vide moins vite que l’air en cas de fuite. Le bateau fait environ six mètres de long". Il embarque 68 personnes. 

Le pneumatique vogue dans l'immensité, frêle esquif qu'un geste maladroit peut faire vaciller à tout moment. "Un calme de cimetière règne", écrit-il. 20 heures plus tard, le moteur donne des signes de faiblesse. Il ne reste que quelques litres d'essence dans un bidon.

"Il y a un moment où ils pensent qu'ils vont mourir" dit Marie-Odile Laîné. Soudain, une lumière dans la nuit. L'Open Arms croise leur route. C'est un bateau d'une ONG espagnole. Ils sont sauvés.

Le navire va errer pendant vingt jours en Méditerrannée en attendant qu'un port l'accepte. En ce mois d'août 2019, l'affaire tourne à la crise diplomatique en Europe. Quatre ans ont passé et Mamadou est encore plein der reconnaissance pour l'équipage de l'Open Arms : "Accepter de cohabiter avec nous, pauvres misérables, c’est être brave entre les braves".

À bord, l'attente est interminable. Soudain, une apparition : Richard Gere fait irruption sur le pont. L'acteur américain a interrompu ses vacances en Italie pour leur apporter son soutien. 

"Au lieu de les mépriser, notre société pourrait les admirer"

Après son séjour à Caen où logeaient quelques frères de voyage, Mamadou est allé s'installer en région parisienne pour vivre de petits boulots. Il a connu les centres de rétention en Italie, des foyers en Allemagne.

"Il s'est endurci. Le voyage les imperméabilise aux petites douleurs", sourit Marie-Odile Laîné qui aimerait que ce récit ne reste pas vain : "Au lieu de les mépriser, notre société pourrait les admirer. Ils sont courageux et très valeureux". Aujourd’hui, Mamadou est sans-papiers. Il fait l'objet d'une Obligation de quitter le territoire (OQTF).

Si c'était à refaire ? Il avait bien été mis en garde avant son voyage, "mais tant que tu ne le vis pas, tu ne peux pas le comprendre". Ce voyage marque à jamais. Le livre a pour titre : "Le chien qui a vu le lion". Il s'inspire d'un adage africain qui est cité en préambule : "Un chien qui a vu un lion ne court jamais de la même manière que celui qui n’en a pas vu." 

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