Ukraine : "Des gens comme vous, comme moi, dont la vie, du jour au lendemain, a été totalement bouleversée dans une violence inouïe"

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Boris Czerny enseigne le russe à l'université de Caen. Ce professeur est profondément attaché à l'Ukraine, par sa famille mais aussi ses amis dont il attend fébrilement des nouvelles. Un homme effrayé mais aussi en colère, contre le Kremlin et non pas contre le peuple russe.

Boris Czerny vient de raccrocher. Et les mots, comme étouffés par l'émotion, peinent à trouver leur voie chez ce professeur de l'université de Caen. A l'autre bout du fil, son amie vient de lui donner les dernières nouvelles. Avec son mari, voilà plusieurs jours qu'elle fuit à pieds les forces russes ayant envahi l'Ukraine et tente de rallier la Pologne. Comment va-t-elle ? "La question n'a pas tellement de sens selon elle", explique l'universitaire, "Elle a dû tout abandonner à Kiev en très peu de temps. Il y a des bombardements. Elle ne peut pas dire où elle est parce qu’elle serait en danger. A l’endroit où elle se trouve, 16 enfants sont morts sous les bombes. elle est en colère aussi parce qu’elle est biélorusse et qu’il y a des avions qui partent de Biélorussie. Elle voudrait que les biélorusses se soulèvent. Elle est fatiguée. Pour l'instant, elle se trouve avec son mari dans une sorte de maison. Elle n’a pas voulu donner plus d’informations. Ce sont des gens comme vous, comme moi, dont la vie, du jour au lendemain, a été totalement bouleversée. Dans une violence inouïe.

Boris Czerny suit quotidiennement le périple de son couple d'amis à travers l'Ukraine, le ventre tenaillé par l'angoisse, une angoisse qui se fait plus vive quand ses appels restent lettres mortes faute de réseau. Dès qu'ils seront en lieu sûr, auprès de la Croix rouge polonaise, "soit on ira les chercher soit on enverra de l'argent avec Western Union et ils viendront", promet l'enseignant.

"Les petites gestes sont importants"

En attendant, il garde le contact. À tout prix. "Elle raconte aussi qu’elle est très touchée par l’unité du monde face à l’agression. Ils sont au courant de toutes les manifestations de solidarité et par tous les appels téléphoniques qu’elle reçoit et que reçoivent tous les Ukrainiens. Les Ukrainiens reçoivent des message et appels téléphoniques de gens qui les connaissent juste un peu comme ça. On se demande souvent comment on peut faire pour agir, c’est une question qui m’interpelle et me préoccupe souvent. Il y a des petits gestes, voilà. On n’est pas forcé d’être un héros, de prendre un fusil. Les petits gestes sont importants."

Sur le passeport de Boris Czerny, la ville de Grenoble est indiquée comme lieu de naissance. Boris Czerny est français. Mais il aussi vécu en Ukraine, en Russie, en Biélorussie. "Je voyage beaucoup", explique-t-il dans un sourire. Le goût des voyages et des racines profondément ancrées à l'est. "Mon père est ukrainien. Quand je vais en Ukraine, les gens par leur physique, leur façon de parler, tout ça fait écho en moi, ça résonne dans mon corps, dans ma tête. Il y a des liens particuliers qui sont là, des liens qui dépassent la raison, des liens charnels, culturels, des liens qui sont aussi associés à la cuisine, des odeurs, des couleurs. Tout ça m’est très familier", reconnaît le professeur qui enseigne le russe à l'université de Caen. Avant d'ajouter : "De toute façon, il ne faut pas avoir de douleur sélective."

La logique de Poutine

L'universitaire a appris l'invasion russe en Ukraine par un coup de fil au cœur de la nuit. "J’ai été sidéré et en même temps ça ne me surprend pas outre mesure. Si on redevient raisonnable, qu’on prend le temps, Poutine l’annonce depuis très longtemps. Il masse 150 000 hommes à la frontière. Ce n’est pas pour faire joli, ce n’est pas pour des entraînements. C’est un déroulement tout à fait logique. Si on rentre dans la logique de Poutine."

À la sidération a succédé la peur, pour ce pays qu'il aime et pour ses amis. Mais aussi un sentiment de colère. "Les familles, du fait de l’histoire, sont mixtes, triples, avec des parents qui sont à la fois biélorusses, ukrainiens, russes. Qui n’a pas de famille en Ukraine en habitant en Russie ? Qui n’a pas de famille en Russie en habitant en Ukraine ? Ce sont des familles mélangées. Il n’y a pas de haine entre ces peuples-là", clame Boris Czerny, dont la mère est biélorusse. "C’est quelque chose qui est totalement fabriqué, qui est totalement suscité par les propagandistes à la télévision. Ces gens-là ont du sang sur les mains. Quand Poutine parle de génocide envers les Russes dans le Donbass c’est une hérésie, un mensonge. C’est un meurtre de dire ça, une justification au meurtre."

Un peuple russe "piétiné, humilié, caricaturé"

Hors de question pour lui de blâmer le peuple russe. "Le russe est quelque chose qui vibre en moi. J’ai appris le russe comme on prend un violon, avec beaucoup d’amour. C’est une culture que j’adore : je pense en Russe, je rêve en Russe, j’en ai fait une seconde partie de moi-même", raconte Boris Czerny, "Et quand je vois comment ce peuple là est piétiné, humilié, caricaturé, dirigé par des gens qui sont totalement irresponsables, évidemment je suis en colère."

Le week-end dernier, cet amoureux de la culture russe a entendu dans les manifestations des voix s'élever contre l'Otan. "Poutine s’est emparé de la Crimée, il n’y avait pas l’OTAN. Poutine s’est emparé des républiques du Donbass, il n’y avait pas l’OTAN. Pour l’instant, l’OTAN n’est pas un sujet d’actualité", balaye l'enseignant, "L’actualité, c’est d’aider les gens qui souffrent à cause d’autres personnes qui elles, précisément, sont bien désignables et désignés." Et d'encourager les particuliers à prendre contact avec la Croix rouge, et les présidents d'universités de faire appel à Pause, "l'organisme qui finance l’accueil de professeurs, d’enseignants, de doctorants qui fuient les pays où ils sont persécutés."   

Pas de leçon de courage à donner

L'universitaire dénonce plutôt des médias à la solde du pouvoir russe : "L’Ukraine est la cible constante, quotidienne d’attaques de la part de la propagande de la télévision et la presse officielle c’est à dire désignés comme des nazis, des fascistes, comme des nains, comme des toxicomanes, comme des abrutis, etc." Et loue le courage de ceux qui osent s'opposer à cette guerre dans la rue. "Ces gens là sont admirables. Ils se font arrêter, ils se font tabasser. Quand ils ne sont pas arrêtés à l’instant même des manifestations, il y a des systèmes de caméras avec reconnaissance faciale et ils sont arrêtés quand ils rentrent chez eux. Ce sont de véritables héros. Ce sont des gens admirables. Je les trouve beaux."

Saluer leur courage plutôt que de donner des leçons en la matière. "On ne peut pas demander aux gens d’être héroïques, alors que nous-mêmes ne le sommes pas. Être héroïque aujourd’hui en France ça voudrait dire quoi ? Mobiliser tous les autobus, aller à la frontière polonaise, entrer en Ukraine et dire stop ? Pourquoi on attend d’autres personnes d’être héroïques alors que nous-mêmes on a du mal à l’être ? Non, il ne faut pas juger ces gens-là. C’est très difficile. 

Quand Vladimir Poutine rate sa cible

Du courage, les Ukrainiens face aux bombes et chars de l'armée russe n'en manquent pas. "La résistance en Ukraine est magnifique. Intrinsèquement vu de France on se prend d’enthousiasme mais il y a énormément de gens qui meurent", souligne Boris Czerny. "La guerre est présente en Ukraine depuis longtemps avec l’invasion du Donbass", rappelle l'enseignant, "Beaucoup d’hommes jeunes ont fait leurs classes, donc sont préparés. Et il y a une mentalité aussi. Il y a une mentalité qui fait qu’on va résister, une mentalité de battant et de combattant. Après tout, on n’a plus grand-chose à perdre. Poutine pensait l'Ukraine divisée, avec d’un côté l’est et de l’autre l’ouest. L’effet de son attaque a créé une sorte de symbiose dans la population qui est très forte. 

Pour autant, Boris Czerny se garde bien de tabler sur des lendemains qui chantent. "Il ne faut pas prendre ses rêves pour des réalités." Pas question d'évoquer une troisième guerre mondiale, estime l'enseignant spécialiste de la Shoah - "Les événements passés aident à comprendre les événements présents mais les parallèles me paraissent une erreur, faire des parallèle abouti à des simplifications, des simplifications qu’utilise justement, qu’instrumentalise Poutine" - mais la menace nucléaire proférée ce weekend par le maitre du Kremlin n'est pas à prendre à la légère. "Dans cette escalade d’événements et de violence que l’on n’attendait pas, je pense qu’on peut aussi s’attendre au pire. Il (Vladimir Poutine) a les moyens pour agir. Et il ne faut pas oublier une chose: c’est un homme qui, jusqu’à maintenant, a pratiquement toujours fait ce qu’il a dit. Et dit ce qu’il a fait."

Un rêve simple et pourtant si compliqué

Pour Boris Czerny, l'heure n'est pas à la prospective mais à "choisir son camp, si on veut la démocratie et la liberté, comme c’était le cas en Ukraine avec tous ses défauts. C’est un pays tout neuf, il lui fallait du temps pour se restructurer. La Bulgarie a eu besoin de temps mais elle y est arrivée. La Roumanie aussi. Ce sont des pays qui partent de très loin. En Ukraine, on pouvait se promener, on pouvait discuter. Je voudrais simplement revenir à ça. Les perspectives ce serait simplement de pouvoir retrouver mes amis sur place et de partager un bon repas avec eux."

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