"Un homme sans titre" de Xavier Le Clerc : un père en ombre et lumière

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Retour pour Xavier Le Clerc sur les terres de son enfance ©France 3 Normandie

Xavier Le Clerc sera présent au festival "Le goût des autres" le 21 janvier au Havre. Une rencontre autour du thème "Écrire leur vie". En effet, dans son dernier livre "Un homme sans titre" il dresse le portrait tout en sensibilité et dignité de son père né en Kabylie et arrivé en France en 1962, où il passera plus de 20 ans, simple ouvrier, à la SMN à côté de Caen.

C'est à la fois un livre intime et universel, un hommage au père, l'histoire de deux pays à jamais entremêlés, d'immigrés destinés aux plus durs labeurs, et l'émancipation d'un fils grâce à l'éducation et à la lecture. "Un homme sans titre" est tout sauf un roman à l'eau de rose...

Mohand-Saïd Aït-Taleb, l'homme sans titre

Mohand-Saïd Aît-Taleb, c'est lui, cet homme sans titre, qui naît en Algérie et plus précisément en Kabylie en 1937. Il connaît alors une enfance d'une extrême pauvreté, sans aucune éducation, comme c'était le cas de beaucoup d'enfants des villages kabyles de l'époque. Xavier Le Clerc s'est plongé dans les récits d'un de ses illustres compatriotes, Albert Camus, qui en 1939 avait sillonné la Kabylie pour ensuite témoigner, choqué, dans l'Alger Républicain, de ces enfants "aux mains décharnées tendues à travers des haillons".

Orphelin de père à 13 ans, le père de Xavier Le Clerc enterre sa mère le jour de l'indépendance de l'Algérie le 5 juillet 1962. On ne vivait pas vieux à cette époque-là en Kabylie. Mohand-Saïd a alors 25 ans et va quitter cette toute jeune Algérie indépendante où le travail manque. À partir de cette époque, la France va proposer des contrats de travail à des Algériens, prêts à accepter n'importe quel emploi, aussi pénible soit-il. Mohand-Saïd quitte pour la première fois son pays en direction de la lointaine Normandie dont il ignorait sûrement jusqu'alors l'existence...

Son seul titre : sa carte de la SMN

Seul, ne parlant pas le français, déraciné, les premières années à Caen du père de Xavier Le Clerc ressemblent à celles de tous ces employés immigrés venus chercher un gagne-pain, souvent pour envoyer quelques économies au pays, dans l'espoir d'y retourner un jour. Il travaille alors sur des chantiers et en 1968 rentre à la SMN, Société Métallurgique de Normandie, dont les hauts fourneaux surplombent Colombelles en banlieue caennaise. On est encore dans les 30 Glorieuses et c'est le plus important site industriel de la région. 6000 hommes travaillent alors pour produire de l'acier. Mohand-Saïd y restera ouvrier jusqu'à sa fermeture en 1992. Cette carte d'immatriculation, il la gardera toute sa vie, fièrement dans son portefeuille. 

Mohand-SaÏd ressemblait à un acteur italo-américain avec ses mâchoires anguleuses, ses yeux verts et ses cheveux soyeux

Xavier Le Clerc évoquant son père

C'était avant que son front ne soit marqué, comme au fer rouge, par une poutre métallique, qui lui laissa pour toujours une cavité profonde.

Le mythe du retour au pays

Le père de Xavier Le Clerc se mariera sans amour avec sa cousine de 16 ans, au bled, en Algérie. Une fois en France, elle lui donnera 9 enfants dont le petit Xavier en 1979, il s'appelle alors encore Hamid. Dans son livre, il raconte : "Yema [sa mère] je ne l'ai jamais connu le ventre plat. Je ne me rappelle pas non plus l'avoir vue un seul instant, se reposer, toujours à cuisiner, nettoyer, étendre le linge, acheter de la viande et des légumes à crédit ou accoucher une énième fois". Chaque été, la famille rentre en Algérie, au bled, et éblouit tout le village avec des cadeaux de pacotille qui donnent l'illusion d'une vie de rêve de l'autre côté de la Méditerranée. La réalité est tout autre et le voyage est sans retour.

Après quelques années dans un baraquement insalubre, héritage des Américains après le débarquement, dans une zone proche du bidonville ; la famille Aït-Taleb se voit relogée dans un HLM à Hérouville-Saint-Clair. S'y côtoient plus de quarante nationalités. C'est là que Xavier Le Clerc, alors Hamid, va développer son amour des livres et des mots.

Notre père avait accompli son devoir : toujours poli, muet et solide. Il avait reçu l'indifférence que l'on réserve aux cailloux, pas même l'écoute que l'on prête aux grincements de graviers.

Extrait de "Un homme sans titre" de Xavier Le Clerc

Une émancipation radicale

Il n'y avait pas de livres chez Xavier Le Clerc. C'est grâce à la bibliothèque, la maison de quartier, l'école, qu'il va se construire. Il est notamment soutenu par sa formidable professeur de français, Sylvie Milliard. En la retrouvant 30 ans après, il avoue : "je lui dois beaucoup l'art de la concision, chaque mot en trop, on supprime, et la simplicité aussi !". Cette passion pour les mots et son goût des études vont lui ouvrir les portes d'une possible ascension sociale. Mais, cela va aussi lui donner envie de briser les traditions familiales et religieuses. Ayant avoué son attirance pour les hommes, il est rejeté et même menacé par sa famille. Il rejoint alors Paris pour reprendre des études à la Sorbonne en Sociologie et coupe totalement avec la Normandie.

De Hamid Ait-Taleb à Xavier Le Clerc

Quelques années plus tard, Hamid Aït-Taleb décide de changer de nom pour enfin parvenir à décrocher des entretiens professionnels. En effet, une semaine après avoir choisi de s'appeler Xavier Le Clerc, il obtient un emploi de chasseur de têtes dans le luxe. Il poursuivra une belle carrière dans cette industrie. Xavier Le Clerc se défend de tout reniement de ses origines : "Aït-Taleb, ça veut dire un clerc, donc Le Clerc, ça me paraissait une évidence... ça m'a permis de mieux comprendre l'autre, y compris ceux qui discriminent".

Le prénom Xavier signifie maison neuve en basque. La nouvelle maison m'a abrité depuis contre bien des intempéries du racisme.

Xavier Le Clerc - extrait de "Un homme sans titre"

Xavier Le Clerc publie un premier roman en 2008 sous le nom d'Hamid AÏt-Taleb : "De grâce" chez JC Lattès, puis en 2021 "Cent vingt francs " chez Gallimard, cette fois-ci sous son nouveau nom Xavier Le Clerc. Dans ce dernier, il évoquait la figure de son arrière-grand-père kabyle, mort pour la France à Verdun en 1917. Lorsque son père meurt en 2020, Xavier Le Clerc ressent le besoin d'écrire sur ce père qui, comme il l'écrit, ne possédait que des "titres de transport et de résidence".

Il redonne vie à ce père taiseux et peu affectueux avec ses enfants, mais qui a donné toute sa vie pour qu'ils aient un toit et à manger. Un homme terrorisé toute sa vie par les chiens, les couteaux et les prises électriques, ayant dû lutter enfant avec des chiens pour une gamelle et ayant connu la torture en Algérie.

Au travers d'un récit extrêmement touchant et d'une très belle écriture, Xavier Le Clerc rend tous ses titres de noblesse à cet imparfait père-courage.

Xavier Leclerc sera présent au Havre pour la 12ᵉ édition du Festival "Le Goût des autres", mêlant littérature et musique. Il participera avec Sabyl Ghoussoub, l'auteur de Beyrouth-sur-Seine (Stock) à un débat à la librairie La Galerne autour du thème "Écrire leur vie" le samedi 21 janvier à 14 h 30.

Le thème de cette 12ᵉ édition est "la bande", du 19 au 22 janvier, et le Havre va voir défiler une sacrée bande d'écrivains avec entre autres : Brigitte Giraud, prix Goncourt 2022, Laurent Gaudé, Giuliano da Empoli, auteur du "Mage du Kremlin", Véronique Ovaldé, Amélie Nothomb, Philippe Claudel…

Côté musique : Grand corps malade, Ben Mazué, Ronan Luce..

Mais aussi des films, du théâtre, des lectures... bref, il y en a pour tous les goûts !

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