Produits non-essentiels : "Allez expliquer à un enfant qu'on ne sait pas si le père Noël va pouvoir amener des jouets"

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Pour calmer la colère des petits commerçants, le premier ministre a annoncé que les grandes surfaces ne pourraient plus vendre certains produits à partir de ce mardi 3 novembre, "pour rétablir l'équité". La mesure n'est pas forcément bien acceptée par les premiers concernés.

"Aujourd'hui, on est encore dans le flou (...) On n'a pas la liste exhaustive des rayons, on n'a pas la liste des produits, on ne sait pas comment ça va s'organiser : est-ce que ça va être une interdiction d'accès aux rayons ? Est-ce que ça va être une interdiction de vente ?", confiait à l'une de nos équipes ce lundi matin Julien Guerton, directeur du centre E.Leclerc de Villers-Bocage. La veille, chez nos confrères de TF1, le Premier ministre annonçait "l’interdiction dans les grandes surfaces de la vente de produits qui ne peuvent être vendus dans les magasins de proximité". Une mesure prise "pour rétablir l'équité" et qui devait entrer en vigueur ce mardi 3 novembre. 
Car depuis l'annonce du second confinement, la colère gronde parmi ceux qu'on appelle les petits commerçants.
Ces derniers, qui animent les coeurs des villes et des bourgs, reçoivent depuis plusieurs jours le soutien de nombre d'élus locaux, à commencer par certains maires qui n'hésitent pas, comme à Barneville-Carteret, à braver les autorités en autorisant par arrêté l'ouverture des commerces dits "non essentiels".
 
Ce dimanche soir, ces requêtes ont obtenu une fin de non-recevoir. "Nous ne reviendrons pas sur les mesures annoncées", a prévenu Jean Castex. Et les préfectures de relayer le mot d'ordre du gouvernement. "Ces arrêtés sont manifestement illégaux, le maire n'étant pas compétent pour assouplir les mesures prévues par le décret du gouvernement", indique ainsi ce lundi la préfète de l'Orne, qui "saisira dès demain le tribunal administratif de Caen pour en obtenir la suspension et l’annulation."

"c'est loin d'être la bonne stratégie"

Si la mesure annoncée dimanche soir a, sans surprise, suscité la désapprobation de la grande distribution, qui met en garde contre les conséquences en matière d'emploi, elle est loin de calmer la colère du commerce de proximité. La Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) estimait dimanche soir que la  fermeture de rayons "pourrait, à court terme, rétablir l'équité" tout en réclamant, surtout, "la possibilité, en fonction du contexte sanitaire, de rouvrir les commerces" sur décision préfectorale. Pour le président de la Confédération nationale des très petites entreprises (CNTPE), interviewé par nos confrères de RMC, "c'est loin d'être la bonne stratégie". Et de pointer l'opportunité pour les géants du commerce en ligne.

A Villers-Bocage, le gérant du centre Leclerc partage la même analyse. "Que ce soient les petits commerçants ou la grande distribution, c'est tous perdants", affirme Julien Guerton, "Le seul gagnant, on le connait, c'est le commerce en ligne." Bruno Le Maire, le ministre de l'économie, a justement annoncé ce dimanche un fond de 100 millions d'euros pour aider les commerçants à ouvrir leurs boutiques virtuelles. "Mon magasin a un site internet mais je n'ai pas le référencement d'Amazon donc ça ne me permettra pas de liquider ce qui aurait dû être vendu en boutique", indique Lucie Bisson, gérante de la boutique "Territoire de femmes".

Une solution "vitale"

Comme lors du premier confinement, cette jeune cheffe d'entreprise a pu exposer et vendre certaines de ses marchandises dans les rayons de l'hypermarché de Villers-Bocage.  A l'annonce du reconfinement, elle a immédiatement repris contact avec le gérant. "C'est encore plus précieux que la première fois. Aujourd'hui, le magasin est plus grand, j'ai du personnel et beaucoup plus de stocks à financer (...) Cette solution est vitale. Elle ne va pas combler non plus l'ouverture du magasin. L'objectif, c'est de sauver les meubles."

Cette fois-ci, elle a emmené avec elle sa voisine d'en face, Aurore Goguet, qui tient une boutique de jouets et de puériculture. C'est le coeur gros que les deux jeunes femmes vont remballer ce lundi soir leurs marchandises. "Je vais compléter à fond mon site internet mais ça ne suffira pas, ce n'est pas du tout le même pourcentage de clients, beaucoup veulent voir les jeux en vrai", explique Aurore Goguet, gérante du magasin "Les joues à bisous". 

Outre l'amertume, la déception, il y a chez la jeune femme de la colère, à l'égard des gagnants - "ça va être toujours les mêmes" - mais aussi, et surtout, à l'égard de cette mesure annoncée par le gouvernement. "Allez expliquer à un enfant de 5 ans : là, non, tu ne vas pas avoir de cadeaux pour ton anniversaire début décembre et à noël, on ne sait pas si le père Noël va pouvoir t'amener des jouets. Les enfants n'ont pas besoin de vivre cette situation-là, de réfléchir à toutes ces difficultés. C'est plus ça qui me dérange. Il y a la boutique, certes, il y a le covid et on est bien d'accord qu'il faut se protéger. Mais il y a les enfants qui sont innocents et à qui on demandent d'attendre."

L'UFC Que Choisir monte au créneau

Si les organisations représentant les commerces de proximité et les élus locaux ont donné de la voix ces derniers jours, il y en a une qu'on n'avait pas entendue jusqu'à présent. Ce lundi 2 novembre, à la veille de la mise en place des nouvelles restrictions dans les rayons des grandes surface, l'association de consommateurs UFC Que choisir, par l'intermédiaire de son président, a dénoncé une "hérésie". 

"Qui peut comprendre qu'en forçant les consommateurs à converger, transhumer vers les seules grandes surfaces, (...) on est face à une décision opportune, efficace, et donc acceptable?", se demande ainsi Alain Bazot ce lundi dans un communiqué publié sur le site de l'association.
"Le critère de biens essentiels au lieu de celui de la capacité à réguler les flux, assurer de la distanciation, etc. manque de pertinence au-delà du fait qu'il est arbitraire", dénonce le président de l'UFC Que Choisir, regrettant également l'absence de consultation des intéressés avant la fermeture des petits commerces et estimant, comme d'autres, que la mesure ouvre "une autoroute pour les plateformes de e-commerce".

Des ouvertures sur rendez-vous ?

Le réseau des chambres de commerce et d’industrie (CCI) indique ce lundi 2 novembre avoir fait une proposition aux pouvoirs publics pour tenter de résoudre la situation du commerce de proximité, "autoriser l’ouverture des petits commerces de proximité sur rendez-vous (conduisant à l’autorisation qu’un client à la fois puisse entrer dans le point de vente)". Pierre Goguet, président de CCI France, déplore que cette solution n'ait pas été retenue mais ne désespère pas obtenir gain de cause d'ici une quinzaine de jours, le gouvernement ayant affirmé sa volonté de réexaminer la situation et envisager une réouverture en fonction de l'évolution sanitaire. 

Un décret repoussé à mardi

En fin d'après-midi, il a été annoncé que le décret détaillant la liste des produits interdits à la vente par la grande distribution ne serait publié que ce mardi 3 novembre. Le gouvernement a indiqué que l'application de ces nouvelles règles ferait l'objet "d'une tolérance jusqu'à mercredi".