Une grève à la veille de Noël au Carrefour d'Hérouville Saint-Clair : "Hier on était des héros, aujourd'hui on est des zéros"

Publié le Mis à jour le

Quelques salariés de l'hypermarché ont cessé le travail à l'appel de la CGT. Ils demandent de meilleurs salaires et le remplacement des nombreux collègues en arrêt de travail. Eux qui étaient salués pour leur engagement pendant le confinement peinent aujourd'hui à se faire entendre sous les guirlandes. Dans les allées, les clients regardent ailleurs.

Le client pousse son charriot sans vraiment prêter attention à ces salariés vêtus de rouge, plantés devant un mur de peluches. Certains auront peut-être songé à une énième réclame, à une animation commerciale aguicheuse. "Nous réclamons vingt-cinq salariés. Nous dénonçons les baisses d'effectifs". Sous les ballons de baudruche estampillés "Noël", le délégué CGT du magasin énumère sa liste de griefs sans vraiment détourner l'attention du chaland. La préparation du réveillon reste au centre de toutes les attentions.

La date n'avait pourtant pas été choisie au hasard. Dans plusieurs magasins de France, des appels à la grève ont été lancés en plein rush de Noël par la CGT, "qui est un syndicat fortement minoritaire" souligne la direction de Carrefour France. L'enseigne assure être engagée "pour la protection du pouvoir d’achat de ses salariés face à l’inflation."

Nous avons signé un accord majoritaire la semaine du 6 décembre. Seule la CGT n’a pas signé. Cet accord stipule une nouvelle augmentation générale des salaires de 1 % à compter du 1er novembre 2021. Ceci en complément des NAO 2021 qui intègrent une « prime d’engagement » de 200 € pour les salariés des hypermarchés

Carrefour France

La direction de l'entreprise ajoute "le doublement de la prime Castex (100 €) pour l’ensemble des salariés éligibles (environ 80 000 collaborateurs)."

À Hérouville Saint-Clair, la CGT ne se satisfait guère de cette rallonge, d'autant qu'elle ne règle pas le problème numéro 1 dans le magasin : le sous-effectif chronique. "J'ai trente-cinq ans de maison, raconte Patrice. On était huit bouchers à couper de la viande. On n'est plus que trois". Le constat est à peu près le même dans tous les rayons. Le syndicat a fait les comptes : "En aout 2018 nous étions 281 salariés. En octobre 2020 l’effectif a fortement diminué à 253. Aujourd’hui nous comptabilisons 237 salariés soit 44 de moins qu’en 2018".

"On a atteint la limite supportable", ajoute Patrice. La charge de travail est toujours plus lourde. "On est toujours à bloc. C'est au détriment des clients et au détriment de notre santé. Il n'y a plus de plaisir à venir travailler". Depuis quelques mois le sous-effectif est accentué par une cascade d'arrêts de travail. 

Épuisement, burn-out, maladies. Ce mois-ci, nous avons trente-deux absents

Olivier Lemaire, délégué CGT de l'hypermarché Carrefour d'Hérouville Saint-Clair

"On voit aussi que le matériel n'est pas renouvelé. Cela nous alerte", ajouté le délégué syndical qui redoute de voir son hypermarché passer en location-gérance. Depuis 2018, Carrefour-France a en effet décidé de se délester des magasins les moins rentables. Elle en confie la gestion à des indépendants qui lui versent une redevance. 43 magasins dont 16 hypermarchés pourraient passer en location-gérance en 2022.

Olivier Lemaire pense avoir compris pourquoi ses collègues se tuent à la tâche : "Ils sont en train de réduire les effectifs pour plaire à un futur locataire". La location-gérance n'est pas sans conséquence. En quittant le giron de Carrefour, les salariés des magasins concernés perdent leurs avantages sociaux (primes d'intéressement, 13e mois) sans être certains de la pérennité de leur nouvelle société...

Dans les rayons saturés de lumières vives, les achats de Noël se poursuivent. Qui entend le délégué syndical revendiquer "une prime exceptionnelle pour le reconnaissance du travail effectué pendant les confinements" ?

Quand on était en première ligne, on était les héros. Aujourd'hui, on est les zéros.

Olivier Lemaire, délégué CGT, Carrefour Hérouville-Saint-Clair

Une cliente s'arrête. Elle est soignante. "C'est normal qu'ils se défendent. C'est un travail difficile". Elle a remarqué "que le magasin était moins bien entretenu", et que le personnel était "moins disponible. C'est difficile de trouver un agent quand on a besoin d'un renseignement". Le va-et-vient des charriots s'amplifient dans une belle indifférence. "Les gens sont devenus égoïstes. Ils se disent : qu'ils se débrouillent. C'est chacun pour soi", dit-elle avec une certaine amertume. Elle semble avoir tiré quelques conclusions des ces deux années de pandémie. "Il y a de la jalousie et du mépris. Les gens sont personnels, égoïstes. Du moment que eux vont bien... " Elle ajoute, dans un soupir, sans aller au bout de sa phrase : "C'est le mal de..." De l'époque ?