ENQUETE : Que vient faire à Cherbourg le Bahri Yanbu, un cargo saoudien spécialisé dans les transports d'armes ?

Le "Bahri Yanbu", un cargo saoudien, est annoncé par son armateur en escale à Cherbourg le 6 février. Sa compagnie a l'exclusivité des transferts d'armes pour l'armée saoudienne. 

Par Stéphanie Potay

Il s'appelle le Bahri Yanbu , on peut lire sa feuille de route  sur internet et on y apprend alors que ce bateau devrait faire escale à Cherbourg, le 6 février 2020; [date mise à jour]

Quel est ce bateau ? Que viendrait-il faire à Cherbourg ? Pourquoi cette venue retient-elle notre attention ? 

Le Bahri Yanbu appartient à la compagnie maritime nationale d'Arabie Saoudite, Bahri. Cette compagnie Bahri a "l'exclusivité des transferts d'armes pour le compte du ministère de la Défense saoudien depuis 2014 ", nous explique Aymeric Elluin, chargé de plaidoyer Armes à Amnesty International France. 

Il est actuellement au milieu de l'Atlantique. Nous le pistons. Il était annoncé fin janvier, puis début février. Le voici maintenant attendu à Cherbourg pour le 9 février (désormais le 6). C'est à notre connaissance la première fois que ce bateau reviendrait en France depuis les polémiques de l'an dernier. Et pour y faire quoi? 


Car les cargos de la compagnie Bahri ont déjà suscité plusieurs contreverses. A Anvers, au Havre ou encore à Marseille, leurs passages dans les ports ont été plusieurs fois dénoncés par différentes ONG qui suspectent des chargements d'armes ou de munitions à destinations de Ryad. 

Ainsi, en mai 2019, le cargo saoudien Bahri Yanbu, attendu depuis plusieurs jours au Havre où il devait procéder à un chargement d’armes, ne fera finalement pas escale dans le port français. 

La polémique avait grandi sur la destination des armes ( des canons Caesar construits à Roanne ( Loire), information démentie par l'armateur) qu’il devait embarquer à destination de Jeddah en Arabie Saoudite : plusieurs associations affirmaient qu’elles pourraient être utilisées « contre des civils » au Yémen. Emmanuel Macron avait déclaré « assumer » la vente d’armes françaises à l’Arabie saoudite, et assuré avoir la « garantie » qu’elles « n’étaient pas utilisées contre des civils » au Yémen (AFP). 
 
Le bahri yunbu bloqué au Havre

Le média indépendant en ligne Disclose a fourni un important travail de renseignement sur ce dossier. Il affirme que " pas moins de 105 canons Caesar doivent être expédiés vers le royaume saoudien d'ici à 2023. Preuve que des livraisons sont bien en cours". 
 
Armes françaises au Yemen d'après Disclose

Après l'épisode havrais, à Marseille-Fos,  la venue d'un cargo saoudien de la même compagnie, le Bahri Tabuk , a provoqué une nouvelle polémique pour les mêmes motifs en mai 2019. 

Le  Bahri Yunbu attendu Quai des Mielles à Cherbourg? 

" Nous ne sommes pas du tout au courant de la venue d'un cargo à Cherbourg en février pour l'instant, aucune agence maritime ne nous a contacté en ce sens " indiquait il y a quelques jours la capitainerie de Cherbourg. Contacté ce mardi 4 février, le discours de la capitainerie a évolué:  " Nous attendons effectivement le bateau mais nous avons interdiction de parler aux médias, c'est un ordre de la préfecture de la Manche"

Côté préfecture maritime, on affirme que ce bateau ne sera pas accueilli dans le port militaire. Selon nos informations, le Bahri Yanbu devrait être accueilli Quai des Mieilles sur la Zone d'Accès Restreint appartenant à Ports de Normandie. " Pas de commentaire" nous répond le service de communication de Ports de Normandie. 


Le Bahri Yanbu est actuellement en route pour Tilbury en Angleterre ( https://viewer.mapme.com/bahri-yanbu-voyage ) , son escale prévue  à Anvers a été annulée sans explication. 

 

Manifestations les 5 et 6 février sur le port de Cherbourg

 
Des militants de plusieurs organisations symboliquement rassemblés sur le port de Cherbourg le mercredi 5 février 2020 afin de protester contre les ventes d'armes à l'étranger. / © Marie Saint-Jours / France Télévisions
Des militants de plusieurs organisations symboliquement rassemblés sur le port de Cherbourg le mercredi 5 février 2020 afin de protester contre les ventes d'armes à l'étranger. / © Marie Saint-Jours / France Télévisions
 

Selon les connaissements analysés par Amnesty International, le Bahri Yanbu a transporté, depuis le début de la guerre au Yémen en 2015, près de 360 millions de dollars de matériel militaire ou à usage mixte au cours des 10 trajets qu’il a effectués entre les États-Unis et l’Arabie saoudite avant le dernier en date.

L’Allemagne, la Belgique, le Canada, l’Espagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni sont tous parties au Traité sur le commerce des armes. Le Traité interdit les transferts internationaux d’armes qui serviraient à commettre des crimes de guerre, comme des attaques dirigées vers des civils. En outre, la Position commune du Conseil de l’Europe définissant des règles communes régissant le contrôle des exportations de technologie et d’équipements militaires interdit également aux États membres de l’Union européenne d’autoriser des transferts d’armes en pareilles circonstances.
 


 

Une action qui trouve aussi le soutien de plusieurs associations et syndicats du Cotentin dont la CGT : 
 

 

Prolongeant les actions menées au Havre et à Marseille en 2019, la CGT, FSU, Solidaires, CNT, PCF, PS, France Insoumise, EELV, Mouvement de la Paix, AFPS, Stopfuelingwar, ∂ser, Attac, Acat, Amnesty International, Itinérances, Nah’Hague fidèles à leurs principes et leurs valeurs, militants pour la paix et le désarmement dans le monde, vont tout mettre en oeuvre pour que ce Bateau « passe son chemin » car il n’est pas non plus le bienvenu à Cherbourg ! 
 

 Une centaine de manifestants s'est donné rendez-vous devant la Cité de la mer à Cherbourg ce jeudi 6 février à  midi : 
Une centaine de manifestants réunis devant la cité de la mer à Cherbourg contre la venue du Bahri Yanbu / © France Télévisions/Stéphanie Potay
Une centaine de manifestants réunis devant la cité de la mer à Cherbourg contre la venue du Bahri Yanbu / © France Télévisions/Stéphanie Potay


Parmi les associations mobilisées, l’association Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT) aimerait bien aussi savoir de quoi il retourne. Précédemment, l'association avait déposé des recours en urgence au tribunal administratif de Paris pour empêcher le départ du Havre en mai 2019 du même cargo. La justice l'avait rejeté estimant dans sa décision que « l’autorisation de sortie douanière des armements ne crée pas un danger caractérisé et imminent pour la vie des personnes » exposées au conflit au Yémen.
 
Manifestation le 9 mai 2019 contre la venue du cargo Bahri Yanbu au Havre / © JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
Manifestation le 9 mai 2019 contre la venue du cargo Bahri Yanbu au Havre / © JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Les associations cherchent de nouveau à obtenir des réponses sur les raisons de la venue du cargo Bahri Yunbu mais "rien ne filtre". L'ACAT France a indiqué qu'elle envisageait de déposer devant un tribunal administratif parisien un référé exigeant que soit levé le dédouanement, c'est-à-dire l'autorisation pour le cargo de prendre la mer avec son chargement. 

Nous avons contacté le 28 janvier par téléphone la Shipping Agency Service qui représente en France l'armateur saoudien Bahri.  Aucune suite n'a été donné à nos demandes téléphoniques. Nous nous sommes également adressé par mail au président de la société... En vain. 

Quant à l'armée, par mail, le service de communication du Ministère répond à nos questions ainsi : "Nous ne sommes en mesure, à notre niveau, de vous confirmer la nature du chargement du cargo." 


CMN dit ne pas être concerné


Evidemment, le réflexe est de penser aux CMN. Car à Cherbourg, le chantier naval des Constructions Mécaniques de Normandie construit des intercepteurs pour l'Arabie Saoudite. En décembre 2019, trois d'entre eux embarquaient même sur un cargo sous pavillon libérien, dans le port de Cherbourg. C'était la première livraison officielle du contrat historique signé par les CMN avec le royaume wahhabite, à hauteur de 600 millions de dollars, pour la vente de 39 intercepteurs. 21 d'entre eux doivent être construits à Cherbourg. 

En juillet dernier, les autorités militaires saoudiennes avaient été reçues en grande pompe à Cherbourg mais la presse française n'était pas conviée tout comme la députée de la circonscription, Sonia Krimi, pourtant vice-présidente du groupe d’amitié France-Arabie Saoudite à l’Assemblée nationale, également membre de la commission de la Défense de l’assemblée parlementaire de l’Otan. " Je ne suis pas au courant au sujet de ce bateau " déclare la députée de Cherbourg. 

Il faut dire que le sujet est polémique autour des ventes d’armes à Ryad et sur leur utilisation potentielle dans le conflit au Yémen


D'ailleurs, au moins une corvette fabriquée précédemment aux CMN, Baynunah, une classe émiratie de corvettes rapides lance-missiles, multimissions et furtives, avait été identifiée comme participant au blocus naval opéré par la coalition menée par l'Arabie saoudite au Yémen par la cellule d'investigation de Radio France. 

 
La délégation saoudienne reçue aux CMN Cherbourg en juillet 2019


Naturellement donc, des rumeurs couraient que ce serait de nouveaux intercepteurs qui pourraient être embarqués à bord de ce cargo saoudien. " Complétement faux" assure-t-on aux CMN. " Nous n'avons pas d'intercepteur prêt à être livré de toute façon! "


Tweet de l'armée saoudienne "Official account of the Ministry of Defense in the Kingdom of Saudi Arabia" avec photos en date du 23/ 01 avec Serge Quaranta, directeur du chantier CMN : 


Amnesty International appelle à ce que le navire soit immobilisé à quai pour mener une inspection de la cargaison. Pour l'heure, personne ne semble savoir ce que vient faire ce bateau polémique à Cherbourg...
 


Quoi qu'il en soit, dans un communiqué de presse, l'organisation  Amnesty International fait savoir qu'elle envisage des" poursuites et que des actions sont prévues sur le port de Cherbourg pour protester contre cette venue". 

 


 

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