Les factures d'eau devaient augmenter de 60% : la décision reportée de trois mois, mais qui va payer ?

À partir du 1er avril prochain, les habitants de 96 communes situées dans le bassin du Roumois et du plateau du Neubourg devaient voir leur facture d’eau augmenter très fortement. Face aux contestations, la décision a été reportée de trois mois. Mais qui va bien pouvoir payer ?

Entre la hausse du prix de l’abonnement et celle du mètre cube, les 32 000 abonnés du Syndicat d’eau du Roumois et du plateau du Neubourg devaient connaître une augmentation de leur facture pouvant atteindre 60% à partir du 1er avril 2024.

Six stations de traitement à financer

D’après le SERPN, cette hausse s’explique par des besoins d’investissements importants de la collectivité. Plusieurs analyses ont révélé des pollutions par des résidus de produits phytosanitaires sur la majorité des points d’eau (nitrate et pesticides).

Le syndicat se dit donc contraint d’installer rapidement six stations de traitement de l’eau pour se conformer aux normes en vigueur. Or, une station coûte environ cinq millions d’euros. L'investissement global s'élève à 30 millions d'euros.

Un report de trois mois

Mais face aux contestations des habitants, les élus du Syndicat d’eau du Roumois et du plateau du Neubourg (SERPN) ont repoussé la décision de trois mois, jeudi 14 mars 2024, en fin de journée.

"C'est un soulagement, on est satisfait de cette décision, souffle Nathalie Leblatier, porte-parole du Collectif contre l’augmentation et la pollution de l’eau potable sur le plateau du Roumois et du Neubourg. C'est au SRPN d'aller chercher des fonds pour financer, ce n'est pas à nous de payer !"

Ce n'est pas aux citoyens de multiplier par trois leur facture dans la conjoncture actuelle.

Nathalie Leblatier, porte-parole du Collectif contre l’augmentation et la pollution de l’eau potable sur le plateau du Roumois et du Neubourg

Une pétition contre l'augmentation de ces factures a recueilli plus de 10 000 signatures. Et le collectif est composé de plus d'un millier de personnes. "Notre mobilisation a fait changer les choses."

Mais qui va payer ?

"On ne peut malheureusement pas passer à côté de la double peine : le préventif et le curatif, assume Marie-Hélène Mettais, vice-présidente aux finances du SERPN. Les agriculteurs travaillent sur l'azote notamment et on peut espérer dans 20-25 ans avoir une eau sans problème de nitrates. Mais nous devons investir, c'est nécessaire pour pouvoir continuer à distribuer de l'eau potable d'ici là."

Marie-Hélène Mettais souligne que la récente mobilisation a permis "aux grands élus interpellés déjà une première fois d'avoir une oreille plus attentive". Philippe Brun, député socialiste de l'Eure, assure que les ministères de l'agriculture et de la cohésion des territoires ont été alertés et que des solutions sont recherchées.

"C'est pour ça que j'ai demandé au président du SERPN, Dominique Medaerts, de reporter cette décision, pour mener à bien la recherche de subventions", indique Philippe Brun, qui a bon espoir.

On ne peut pas laisser les communes gérer une pollution générée par 40 ans de produits phytosanitaires impulsée, incitée et subventionnée par l'État. 

Philippe Brun, député (PS) de l'Eure

Pour le député, il ne faut pas taper sur les doigts des agriculteurs actuels "qui respectent la réglementation". "Il s'agit des agriculteurs qui ont pollué les sols il y a 25 ans avec l'atrazine. Et s'ils l'ont fait, c'est aussi parce que l'État les a incités à le faire avec des crédits d'impôts. On ne peut pas leur en vouloir."

"Il aurait fallu faire payer les pollueurs"

La situation fait bondir les associations écologistes, qui demandent que le principe des "pollueurs payeurs" s'applique. « L’eau est un bien vital, est-ce utile de le rappeler ?, ne décolère pas Guillaume Grima, coresponsable légal de l'association Effet de Serre Toi-Même, l’une des huit associations signataires d’un communiqué de presse sur ce sujet. Cette augmentation qui est très importante paraît déconnectée de ce que peut être la réalité économique et environnementale des foyers qui vont la subir ».

D’autant qu’il n’y a pas de tarif social sur l’eau et que l’augmentation touchera l’ensemble des abonnés sans distinction de revenus pour Guillaume Grima.

« Tout cela relève d’une erreur de gestion institutionnelle, financière et prévisionnelle. Quand une collectivité ou une institution a des besoins en investissement public, elle les prévoit et elle les provisionne », ajoute-t-il.

Ce qui agace particulièrement le militant, c’est le fait que ces erreurs soient payées par les consommateurs. « La présence de nitrates et de pesticides désigne les pollueurs en l’occurrence certainement les agriculteurs. Il aurait fallu faire payer les pollueurs », poursuit-il.

Dans leur communiqué de presse, les signataires rappellent que le principe du pollueur-payeur est inscrit dans le code de l’environnement depuis 1995 (L. 110-1 ), même s’il n’est pas appliqué à leurs yeux.

« Ce qui est choquant, c’est d’imaginer que  la seule solution soit l’augmentation du prix pour les particuliers et qu’aucune autre mesure ne soit mise en place en priorité. Ils auraient pu dire, on fait un emprunt le temps de trouver un dispositif pour faire payer les pollueurs », souligne Guillaume Grima.

Travailler sur la restauration de la qualité de l'eau

Grégory Combalbert souligne également le manque d’anticipation pour trouver une solution adéquate. « Il aurait fallu depuis longtemps travailler sur la restauration de la qualité de la ressource. Les pollutions figurent noir sur blanc sur les analyses du SERPN », détaille le secrétaire de l’association Roumois environnement et cadre de vie.

« Quand des dépassements réguliers des seuils sont constatés, les distributeurs ont trois ans pour se mettre en conformités renouvelables une fois. Le SERP admet que la qualité de l’eau n’est pas suffisante pour les personnes fragiles comme les enfants, les femmes enceintes ou les personnes dialysées. Des arrêtés préfectoraux ont été signés en 2014, en 2018 et en 2023 et formulent des recommandations. Mais tout cela n’est pas contraignant. Ce n’est que de l’affichage. D’où notre demande que la gestion de l’eau intègre également les associations environnementales. »

Pour Grégory Combalbert, faire payer les consommateurs ne permettra pas de régler le problème : « cela revient à expliquer que les agriculteurs continueront à utiliser des produits qu’on retrouvera dans l’eau. Et qu’ensuite on traitera l’eau. Si on n'incite pas les agriculteurs à changer de méthode, on va dans le mur ».

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