Face au coronavirus, la pêche normande “va essayer de se bouger, de ne pas tomber dans la sinistrose, de vivre”

Les professionnels normands (ici à Grandcamp-Maisy) craignent de perdre leur droit de pêcher dans la zone des 6-12 miles anglais. / © JOEL SAGET / AFP
Les professionnels normands (ici à Grandcamp-Maisy) craignent de perdre leur droit de pêcher dans la zone des 6-12 miles anglais. / © JOEL SAGET / AFP

Le coronavirus et le confinement ont mis la majeure partie des bateaux à l'arrêt. Outre la peur d'une éventuelle contamination, c'est aussi le manque de débouchés qui paralyse l'activité. Le comité régional des pêches normand cherche des solutions.

Par CM

"La première semaine, c'était l'encéphalogramme plat : tout le monde était à l'arrêt. Depuis, quelques petits bateaux se sont remis à travailler, comme les bulotiers parce qu'il ya des débouchés. Mais le gros des troupes, les coquillards, les hauturiers, sont à l'arrêt. Il ne se passe pas grand chose", reconnaît Dimitri Rogoff, le président du comité régional des pêches de la grande Normandie.

En cette deuxième semaine de confinement, la pêche, comme bon nombre de secteurs, souffre. "Globalement, tous les pêcheurs sont confinés. On fait un point tous les jours. Il y a un petit peu de camelote sur les criées de Granville et de Dieppe, c'est tout. C'est dramatique en terme de flux de marchandises. Les établissements Lequertier à Mondeville, le plus gros mareyeur normand, sont fermés."

La peur paralyse la pêche

La poursuite de l'activité est pourtant théoriquement possible. Mais dans les faits, la reprise s'avère compliquée. "C'est un serpent qui se mord la queue", souligne Dimitri Rogoff, en évoquant les injonctions du gouvernement à rester chez soi mais aussi à faire tourner l'économie. "Les pêcheurs ont peur pour eux, peur pour l'équipage, peur pour la famille, les armements ont peur de leur responsabilité si un matelot était contaminé." La peur paralyse.

Chez nos confrères de RTL, ce mercredi, le président du Comité régional des pêches de Bretagne, Olivier Le Nézet a demandé, entre autres, à l'Etat de "donner les moyens de sécuriser au maximum les équipages", via des masques chirugicaux et des tests avant embarquement.
 

"Les masques alimentent une forme de psychose", réplique à son homologue breton Dimitri Rogoff, "ça ne sert strictement à rien sur un bateau. Le masque c'est pour les soignants. Alors oui, socialement ça aurait rassuré : ça aurait protégé l'esprit mais pas le corps." Le comité régional des pêches de Normandie a lui travaillé avec l'Institut Maritime de Prévention pour créer une fiche technique détaillant les règles de sécurité à observer à bord. "Le point le plus important, c'est la distanciation sociale", note Dimitri Rogoff. Une table ronde a également permis d'établir une expertise sur la responsabilité des armements, un expertise "qui montre que la responsabilité de l'employeur peut difficilement être mise en cause."

Rassurer les différents acteurs de la filière, c'est un préalable à la reprise. Leur donner envie de réembarquer sera plus compliqué. "La dernière vente avant le confinement, le poisson se vendait 80 centimes le kilo contre 2,50 euros avant l'épidémie. A ce prix-là, le bateau perd de l'argent. Personne n'a la certitude de rentabiliser sa sortie et de ne pas se retrouver déficitaire. Certains armements ont commencé à contractualiser avec des mareyeurs à Boulogne : tu vas me chercher ça sur telle quantité."  Mais cela reste marginal et les débouchés font cruellement défaut.
 

Apprendre à cuisiner autrement

Certains clients ont momentanément disparu, comme les restaurateurs. D'autres, malgré leur taille, ne garantissent pas une activité suffisante aux pêcheurs normands. "La grande distribution veut peu de choses, du frais en barquette et une fois qu'on a enlevé le saumon, il ne reste pas grand chose. Or, la pêche normande c'est la diversité", affirme Dimitri Rogoff. "En ce moment, les gens sont à domicile, ils ont le temps de cuisiner. Ce serait le moment qu'ils apprennent à préparer des produits qu'ils n'ont pas l'habitude de cuisiner tous les jours", estime le président du comité régional des pêches de Normandie. 
 

Autre coup dur pour la filière, la fermeture récente des marchés. "C'est dramatique pour beaucoup de petites unités. On est intervenu auprès des préfectures pour soutenir des dérogations. C'est important que les bateaux qui vendaient en direct puissent continuer à le faire." La vente directe, c'est justement l'une des pistes à explorer pour pallier le manque de débouchés, à l'image de ce qui se développe dans l'agriculture. "Il faudrait que plusieurs pêcheurs se regroupent pour proposer des produits tous les jours", suggère Dimitri Rogoff avant de reconnaitre que "c'est compliqué".
 

"Il faut faire preuve d'humilité"

Pour l'heure, en Normandie, le comité régional des pêches ne tambourine pas à la porte des pouvoirs publics. Etat, Europe, Région, différents dispositifs ont été évoqués. "On attend que tout soit un peu plus consolidé (..) j'espère qu'on y verra un peu plus clair en fin de semaine", indique le président du comité régional des pêches de Normandie. En attendant, "on va essayer de se bouger, de ne pas tomber dans la sinistrose, de vivre". Et de rappeler que "la pêche n'est pas le seul secteur impacté, je pense aux restaurateurs qui sont nos clients, il faut faire preuve d'humilité."

Car nombre de secteurs se retrouvent un peu aujourd'hui dans le même bateau. "On n'était pas prêt à ce genre de situation, comme tout le monde. On vit au jour le jour." Difficile donc de se projeter dans l'avenir. L'espoir permet de continuer à avancer. "On sort d'une plutôt bonne saison, notamment pour les coquillards et les hauturiers", souligne Dimitri Rogoff, "Si ça ne dure pas trop longtemps, ils pourront s'en sortir.
 

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