Lycée, Parcoursup et Covid-19 : le sens de l'orientation en pleine crise sanitaire

Quelle filière choisir ? Ce job est-il vraiment fait pour moi ? Le documentaire Le sens de l’orientation suit quelques élèves de terminale du lycée Ango de Dieppe (Seine-Maritime) à l'heure de leurs choix d'orientation, pendant une année 2020 chamboulée par l'épidémie de Covid-19.

Julia et Gwénaëlle, deux amies lycéennes à Dieppe en quête de sens dans leur orientation future.
Julia et Gwénaëlle, deux amies lycéennes à Dieppe en quête de sens dans leur orientation future. © AGAT Films & Cie

Derrière les victimes de l’épidémie de Covid-19, majoritairement âgées de 75 ans et plus, c’est toute la jeunesse étudiante qui voit ses perspectives enfumées par ces stop & go à répétition liés aux confinements/déconfinements successifs. Pas facile non plus pour ceux qui doivent penser orientation. En pleine crise sanitaire, cette étape essentielle de leur parcours personnel s'avère encore plus délicate. 

Dernier épisode en date : ce 3e confinement annoncé le 31 mars par le Chef de l’Etat Emmanuel Macron et la fermeture des écoles, collèges et lycées pour 3 semaines… au moins. Et malgré cela, des cours à maintenir. L’Education sur le front. Et à nouveau aux étudiants de tout âge de s’organiser pour poursuivre leur apprentissage. Même le sacro-sain examen du baccalauréat n’aura pas lieu, remplacé par un contrôle continu. Les cursus s’adaptent. Nos jeunes, futurs actifs de notre société, le doivent aussi. Et eux, auparavant symboles d’inconscience, d’énergie et d’ambition, peinent aujourd’hui à s’imaginer un avenir. Leur avenir. Et un peu du nôtre aussi.

Mais alors quelle orientation choisir ? Quel job ? Quelle place dans cette société grippée par un foutu virus ? L’emploi plus que jamais est au cœur des débats. Chahuté, en danger, remanié, mais pour certains aussi il devient un vrai refuge en cette période d’incertitudes… Et c'est là que la question d'une bonne orientation prend tout son sens. Autant se réaliser dans le job que l'on fait.

Julia et Gwénaëlle, deux lycéennes du lycée Ango, à Dieppe (76) racontent leur année de Terminale marquée par Parcoursup et l'épidémine de Covid-19.
Julia et Gwénaëlle, deux lycéennes du lycée Ango, à Dieppe (76) racontent leur année de Terminale marquée par Parcoursup et l'épidémine de Covid-19. © AGAT Films & Cie

Exit les "bullshit jobs" ! Et si on s’épanouissait dans notre travail ?

« Bullshit jobs » [ˈbʊlʃɪt d͡ʒɑbz] est une expression en anglais américain signifiant « emplois à la con ». Elle désigne des tâches inutiles, superficielles et vides de sens effectuées dans le monde du travail.

Wikipédia

Celui qui s’épanouit dans son travail jusqu’à ne plus le considérer comme tel, c’est justement l’opposé de ces bullshit jobs, ceux qu'on dit souvent "alimentaires". Mais peut-on encore vraiment le dire aujourd’hui après avoir porté haut caissières, éboueurs et autres héros de 2e ligne si essentiels dans notre société. Et les jeunes de se demander "Comment une bonne orientation peut contribuer à s’épanouir ?". Trouver du sens à son travail, c’est d'abord le sens de l’orientation.

"Le travail confère de la liberté. Parce que je travaille, je deviens autonome financièrement. Il y a un 2e aspect : il semble assez difficile aujourd’hui de se passer de travailler pour obtenir une place dans la société. Sinon on est apparenté facilement à un parasite". C’est ce qu’explique un professeur de philo à ses élèves dans cette classe du lycée Ango de Dieppe qu'a suivie pour France 3 Normandie la réalisatrice Valérie Denesle dans le documentaire Le sens de l'orientation. Dans une séquence, le professeur de philo cite ainsi Hannah Arendt :

 Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qu'il leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.

Hannah Arendt, "La condition de l’homme moderne"

La philosophe et écrivaine allemande -politologue aussi- entrevoit ainsi l’angoisse et la dépression que pourrait amener une telle société centrée sur le labeur. (Et si vous êtes fan de la pense d’Hannah Arendt, on ne peut que vous recommander de lire et surtout écouter ce contenu de nos confrères du Monde, intitulé Hannah Arendt, une éthique de la pensée).

« Moi je vais mettre sur Parcoursup : partir faire un élevage de lamas »

"Je pense que c’est très différent de travailler toute sa vie sans savoir pourquoi, que de travailler parce qu’on a choisi son travail, parce qu’on a une orientation active... Et parce qu’à la fin le résultat de son travail, c’est quelque chose qui occupe notre vie de manière positive", analyse le prof de philo devant sa classe.

Et c'est une réalité encore plus marquée avec la crise sanitaire : l'orientation post-bac se retrouve aujourd'hui au confluent de toutes les angoisses. Angoisse des parents de voir leurs enfants prendre une voie "bouchée ", angoisse des jeunes qui ne savent plus s’ils peuvent encore rêver ou s’ils doivent aller simplement là où on leur propose une "place ", angoisse enfin d’une société qui s’inquiète du déclassement de ses enfants et redoute les explosions d’une jeunesse sans perspectives. Dans une séquence d'improvision en cours de théatre au lycée Ango, une lycéenne n'hésite pas à déclarer, "Moi je vais mettre sur Parcoursup : partir faire un élevage de lamas", comme une solution à un manque de visibilité sur l'avenir.

Une lycéenne du lycée Ango, à Dieppe, en cours d'improvisation.
Une lycéenne du lycée Ango, à Dieppe, en cours d'improvisation. © AGAT Films & Cie

Jeunes ruraux et jeunes urbains, pas les mêmes chances ?

Comment les lycéens de terminale d'une petite ville, à l'écart des métropoles, choisissent-ils leur avenir, comment s'orientent-ils ? La problématique se retrouve au coeur du documentaire de Valérie Denesle. 

► Pour voir le documentaire Le sens de l'orientation, rendez-vous ici à partir du mardi 6 avril

La lycéenne Julia partage son ressenti, témoigne de ce malaise quand elle observe le monde du travail. "On voit des gens qui travaillent à contrecœur, qui sont malades à cause de ca, qui font des dépressions nerveuses... On le voit dans leurs yeux, on voit le dégoût. On voit que tout le monde fait ça par rapport à l’argent. Qu’il n’y a pas de rêve, pas d’ambition."

L’humain est fait pour avoir des ambitions, pour voir plus haut [...] On nous parle d’orientation de manière compliquée. C’est parce que les gens ont du mal à se projeter dans un monde qui est aussi dur... C'est arride ! 

Julia, lycéenne

"Et ça fait mal au cœur, ça donne pas envie." Pour la jeune femme, notre système est sclérosé. "Tout est tourné autour de l’argent, autour de manipulations, dit-elle. Ce n’est pas sain. Moi ça m’écœure."

"Elle ne sais pas trop ce qu'elle veut faire, ça nous stresse, ça nous inquiète", avouent des parents à propos d'une autre jeune fille.

Si la question de l'égalité des chances est toujours posée, depuis Bourdieu, en fonction de l'origine sociale, elle est rarement posée en fonction de l'origine territoriale. Pourtant, l’orientation est fortement corrélée à l'origine géographique des élèves. C'est ce qu'on pouvait lire dans Le Figaro Etudiant en 2013, dans un article qui soulignait qu' "à niveau scolaire et social égal, les jeunes ruraux feront moins d’études que les urbains".

En effet, selon la région où il habite, un lycéen n’aura pas les mêmes possibilités d’orientation et de formation. La fracture entre les jeunes de la France périphérique (où vit 60% de la population, dans les zones rurales, les villes petites et moyennes) et ceux des grandes métropoles est frappante lorsqu’il s’agit de leur avenir.

Parce qu’ils sont loin des grands centres urbains ; parce qu'il leur faut partir pour étudier et que l'éloignement a un coût prohibitif pour beaucoup ; parce que des mécanismes d’autocensure les brident ; parce qu’ils manquent d’informations et de réseaux. Un isolement qui balaie la promesse d’égalité des chances gravée au coeur du contrat républicain et menace de saboter la cohésion sociale.

Des chiffres édifiants attestent de cette profonde inégalité territoriale : alors que les aires urbaines de plus de 500 000 habitants comptent 26,9 % de diplômés du supérieur, ils ne sont que 9,5 % pour celles de 20 000 à 100 000 habitants.

DOCUMENTAIRE : Le sens de l'orientation

Lundi 5 avril à 22h55 dans la case "La France en Vrai"

Replay Le sens de l'orientation

Le pitch : Lorsque la crise sanitaire intervient, entraînant la fermeture du lycée et l'annulation des épreuves du bac, une période incertaine s'ouvre pour ces lycéens, qui décident de leur avenir en plein bouleversement de tous les repères, en pleine remise en question d'un monde qui vacille. Cette période fait écho de façon singulière aux questions qu'ils se posaient déjà : comment se projeter ? Comment choisir, désirer, rêver ou même imaginer un avenir ?

Un documentaire de Valérie Denesle

Coproduction AGAT Films & Cie et France Télévisions

Avec le soutien au développement et à la production de la région Normandie, de Normandie Images et du CNC

Durée : 52’

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