L'énigme des chevaux mutilés : "pourquoi ? Comment ? Par qui ? On le saura peut-être un jour..."

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La série d'agressions a semé la panique dans le monde du cheval en 2020. Elle s'est mystérieusement arrêtée cet hiver. Au haras de la Buissonnière, à Barenton (Manche), deux juments ont été lacérées un soir du mois de septembre. "Tant qu'on ne saura pas pourquoi, on ne pourra pas tourner la page".

Dans le pré, elle croquent le printemps. Les pouliches dévorent l'herbe fraîche, elles gambadent, elles jouent. Le troupeau respire l'insouciance. Si quelqu'un enjambe la barrière, elles courent vers le visiteur pour l'entourer, le jauger. "Dès qu'il y a quelqu'un, il faut qu'elles viennent voir", sourit Anne-Marie Coletti qui a créé le haras de la Buissonière avec sa fille Alicia en 2013. "On les élève en faisant en sorte qu'elles n'aient pas peur de l'homme". Leur curiosité n'a d'égal que leur innocence. La proie est facile.

Un soir du mois de septembre 2020, Alicia et son compagnon rentrent d'un dîner. La nuit est déjà bien avancée. Avec ces histoires de chevaux mutilés, par acquit de conscience, ils vont faire un tour dans le pré afin de s'assurer que tout est normal. "Quand j'ai allumé la lampe torche, j'ai vu que les réactions n'étaient bizarres, se souvient Alicia. Très vite, j'ai aperçu une jument en sang. Et une autre un peu plus loin".

"Pourquoi c'est tombé sur nous ? "

 

Le vétérinaire est appelé en urgence. Talia a l'épaule entaillée sur une trentaine de centimètres. Alkantara est plus sérieusement touchée à la cuisse. "Le muscle était entamé à plusieurs endroits, raconte Alicia. Il a fallu lui faire 47 points de suture". Les plaies sont nettes, rectilignes. La lame devait être très tranchante. "Le vétérinaire nous a dit que ça ressemblait à une coupure de scalpel".


À l'époque, les agressions sont quotidiennes. L'émoi est tel dans le monde du cheval que la gendarmerie nationale a constitué une cellule spécialisée afin d'appuyer les enquêteurs partout en France. Les gendarmes dépêchés au haras scrutent les lieux à la recherche d'indices. Ils procèdent aux auditions des propriétaires. Six mois ont passé, et l'agression de Barenton reste inexpliquée. La gendarmerie de la Manche et le parquet de Coutances n'ont "pas d’information complémentaire" à nous livrer "à ce stade".

 

Près de 500 signalements en 2020 dans toute la France

 

Anne-Marie Coletti ressasse inlassablement les mêmes questions. "Pourquoi c'est tombé sur nous ? Pourquoi on a fait ça à ces deux juments ? Il faut quand même avoir envie de venir en pleine nuit au milieu d'un pré où il y a plein de chevaux. Forcément, ce sont des gens qui s'y connaisent un minimum..." Quelqu'un en veut-il à ce haras ? L'agresseur est-il arrivé là par hasard ? Est-ce l'oeuvre d'un réseau criminel ? Peut-il s'agir d'un geste satanique ? Mystère. 

La cellule constituée par la gendarmerie a recensé 460 signalements en 2020 partout en France, dont quelques dizaines en Normandie. Les conclusions sont formelles : dans la plupart des cas, il s'agit de blessures autoinfligées sur les barbelés ou près des mangeoires, de mutilations entre chevaux ou d'attaques d'animaux sauvages. Le ministère de l'intérieur l'affirmait en décembre : "20% des violences commises sur les équidés peuvent être imputées à la main de l'homme".

 

"Ça s'est arrêté comme ça a commencé. Pourquoi ? "

 

À Barenton, la nature des blessures laisse peu de place au doute. "On espère que celui qui a fait ça sera retrouvé. On a besoin de comprendre", soupire Alicia Coletti en observant d'un oeil bienveillant ses deux belles juments Selle Français. Les blessures sont refermées. Les cicatrices sont encore bien visibles. Par précaution, elles n'ont pas eu de poulain cette année, mais "elles ne boitent pas et elles vont bien". Talia et Alkantara sont même toujours aussi curieuses quand s'approche un être humain. Pas rancunières en plus de cela.

Les dernières agressions sur des chevaux ont été recensées au mois de décembre, notamment dans l'Orne. Depuis, plus rien. Ce n'est pas le moindre des mystères. Alicia s'interroge : "ça a commencé, ça s'est arrêté. Pourquoi, comment, par qui ? On le saura peut-être un jour". Le danger paraît s'être éloigné, mais plus rien n'est tout à fait comme avant. Au haras de la Buissonière, Alicia dort moins mal quand elles sait les chevaux près de la maison. Les pouliches ne passent plus les nuits dans les prés. Le temps de l'inoncence est révolu.

 

Elle avait créé le groupe Facebook "Justice pour nos chevaux" : une Dieppoise sera jugée pour dénonciation mensongère

 

Au début de l'été, son récit, poignant, avait ému. Pauline racontait aux journaliste l'agonie de sa jument. "Elle est morte dans mes bras, comme si elle m’avait attendue avant de s’éteindre", expliquait-elle par exemple au Figaro. Pauline n'était pas avare de détails : "On aurait dit un film d’horreur. Son oreille droite avait été prélevée. Le tour de son œil avait également été tranché et son museau sectionné," etc.

Pauline fut aussi l'une des premières à organiser la résistance en s'appuyant sur la force des réseaux sociaux. Son groupe Facebook baptisé Justice pour nos chevaux recensait les agressions perpétrées dans toute la France. L'initiative avait aussi trouvé un écho dans la presse nationale

Mais quelle était la vérité ? Jusqu'où était-elle sincère ? Pauline est aujourd'hui renvoyée devant le tribunal judiciaire de Dieppe. Elle est notamment soupçonnée de "dénonciation mensongère", "détention d'équidés sans autorisation" et "privation de soins à un animal". La Fondation Brigitte Bardot s'est constituée partie civile. L'affaire devait être jugée le 25 avril. Le procès a été renvoyé à une date ultérieure.