Flambée des matières premières : "un niveau d'acceptabilité économique dans les élevages qui n'est plus tenable"

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Écrit par CM

Alimentation animale, énergie, matériaux de construction : depuis trois mois les agriculteurs subissent une flambée des matières premières. Ils réclament une stricte application de la loi Egalim 2 pour que leurs coûts de production soient pris en compte par les transformateurs et distributeurs.

"C'est dur. Si j'arrive à me faire à la fin du mois un billet de 200 euros, c'est le maximum. J'avais un salarié. Il a démissionné. Et c'est presque aussi bien parce que je ne sais pas comment j'aurais pu continuer à le payer." A Denneville, dans la Manche, Thibaut Berger s'est lancé il y a deux ans dans l'élevage de poulets et de canards. 

Ces trois derniers mois, le jeune éleveur s'est pris "une sacrée claque" : la tonne de blé et de maïs utilisés pour nourrir son cheptel a augmenté de 25 euros. Il en consomme une quinzaine par an pour faire tourner son exploitation. "Ça a eu des conséquences sur la vente parce que j'ai moins produit et on a dû répercuter le prix aux clients, mais certains ne comprennent pas."

"Ce n'est pas une vie"

Alors, Thibaut Berger a dû prendre une autre activité en parallèle. "Pour payer quelques factures sur l'exploitation", il trait des vaches du lundi au dimanche. "Ça ne me permet pas de payer quelques loisirs à côté. Ce n'est pas une vie." Deux ans à peine après s'être lancée, il envisage de redevenir ouvrier agricole. "Je me laisse encore une année pour voir si ça repart", confie-t-il, sans trop d'espoir : "Je n'ai jamais vu quelque chose baisser en agricole."

Cette flambée des céréales, Yvan Fourré, producteur de porcs, la subit lui aussi. Pour les 600 élevages répartis sur la Normandie (quatrième région productrice de France), l'alimentation représente, selon lui, 65% de ses coûts de production. "A l'instant T aujourd'hui, pour les gens qui travaillent et qui ont des outils plus ou moins amortis, il y a une perte par porc entre 20 et 40 euros. C'est considérable. Prenez un élevage moyen de 150 à 200 truies qui produit 5000 porcs par an. Sur une année, ça fait 100 000 euros de perte. Et c'est la fourchette basse."

La "double peine" pour les éleveurs

A 58 ans, Jean-Louis, a déjà vécu plusieurs crises dans son secteur d'activité. "En 2013, on a eu aussi une montée du prix des céréales", rappelle le président FDSEA de la section porcine. Dans son viseur, la Chine qui dépouille "un peu les céréales en Europe , ce qui fait que le prix a énormément augmenté." Mais cette fois-ci, la flambée se conjugue avec un autre mouvement.

Pour l'éleveur, l'empire du milieu est à l'origine de la "double peine" qui frappe aujourd'hui son secteur d'activité. "En 2017-2018, la fièvre porcine est apparue en Chine. La production chinoise, c'est la moitié de la production mondiale. Ils se sont mis à importer en masse. Des pays ont profité de la situation et augmenté leur production. Sauf qu'aujourd'hui, la Chine a fermé ses frontières". Et les cours de s'effondrer. "En Allemagne et en Espagne, le prix est de 1 euro. Nous, on se bat pour le maintenir à 1,20 euro. Quand on sait qu'à ce prix là, on perd déjà entre 20 et 40 euros..."

"C'est tout en même temps"

Les céréales ne sont pas les seules à voir leur prix exploser, rappelle Jean-Hugues Lorault, secrétaire général de la FDSEA de la Manche. "Certains d'entre-nous pouvaient avoir quelques projets d'investissements. Les entrepreneurs qui devaient mener à bien ces projets reviennent vers ces agriculteurs pour leur dire : on ne peut plus tenir les devis parce qu'il y a une augmentation des tarifs du bois, de la ferraille, etc...". Sans oublier le prix de l'énergie, fioul et électricité. Et le producteur laitier de conclure : "La particularité de ce qu'on vit aujourd'hui, c'est que c'est tout en même temps."

Tout en même temps. Et sans doute pour un certain temps. "On n'arrive à niveau d'acceptablilité économique dans les élevages qui n'est plus tenable et qui va l'être encore mois si la tendance se confirme", assure Jean-Hugues Lorault, "Lorsqu'on voit des contrats pour 2022 que les céréaliers peuvent faire par anticipation à des niveaux de prix jamais atteints, à plus de 275 euros la tonne, ça me laisse imaginer de quoi 2022 sera fait pour nous les éleveurs. Je suis très inquiet. Et il y a peu de solutions."

Egalim : "ça ne ruisselle pas"

Alors les deux membres de la FDSEA ont rencontré ce lundi, avec d'autres confrères, des parlementaires de la Manche pour les alerter sur leur situation et leur demander de suivre attentivement l'application de la loi Egalim 2, promulguée en octobre dernier. Pour Jean-Hugues Lorault, la première version n'a pas tenu ses promesses. "Ça devait ruisseler jusqu'au producteur. Sauf que ça ne ruisselle pas".

A l'heure où les matières premières flambent, la profession demande plus que jamais que ses coûts de production soient pris en compte dans les négociations entre transformateurs et distributeurs. "Nous producteurs, on n'est pas comme le boulanger qui fixe le prix de son pain. On subit le marché et on subit toutes les négociations commerciales qu'il peut y avoir autour de nous", plaide le secrétaire général de la FDSEA de la Manche. Une meilleure prise en compte des coûts de production, c'est l'objectif affiché de cette nouvelle version d'Egalim. "Il faut que ceux qui ne respectent pas cette loi soient montrés du doigt et punis."

Un investissement à un million d'euros

La formule est sévère, les mots violents, mais pour le producteur de porcs Yvan Fourré, c'est l'avenir de toute une profession qui est en jeu. "Dans ma filière, 50% de la production est détenue par des éleveurs de plus de 55 ans. Il y a un repreneur pour sept cédants dans les cinq ans. Il faut des contrats qui sécurisent les jeunes qui vont s'installer quand on sait qu'en matière d'investissement, un élevage de 200 truies ça peut avoisiner le million d'euros." Une juste rémunération des éleveurs qui permettrait peut-être également des salaires plus attractifs. "Aujourd'hui, on ne peut plus trouver un salarié dans un élevage de porcs. Un ouvrier laitier, on en trouve pas. Même les ETA (Entreprise de travaux agricoles, un prestatire) ont du mal à trouver un jeune pour monter sur un tracteur", se désole l'éleveur.