Témoignage -Des soignants redoutent les vacances de la Toussaint en Normandie et le déni, en plein regain de l'épidémie

Dans les hôpitaux normands, la tension est déjà forte en Seine-Maritime. Dans le Calvados et dans la Manche, on regarde la "vague arriver" avec une certaine appréhension, les vacances de la Toussaint tombent mal.

"Il y a du déni tant qu'on n'a pas connu le deuil dans sa famille. Le déni permet de se rassurer et penser que ce n'est pas si grave que ça"
"Il y a du déni tant qu'on n'a pas connu le deuil dans sa famille. Le déni permet de se rassurer et penser que ce n'est pas si grave que ça" © ARNAUD DUMONTIER/maxppp
Pour l'économie, c'est certainement une bonne nouvelle, pour d'autres c'est source de préoccupation : les vacances de la Toussaint qui se profilent vont être synonyme de déplacements, de visites chez les grands-parents, etc... C'est traditionnel en France, ces vacances d'automne résonnent souvent avec les retrouvailles en famille. 

Depuis le déconfinement, la Normandie est plus que jamais en vogue : une plateforme de locations entre particuliers place le Calvados, la Manche et la Seine-Maritime dans le top 15 des destinations françaises les deux prochaines semaines. Et ces "touristes d'automne" sont pour une large moitié des parisiens ou franciliens. Là-bas, les médias en parlent tous les jours, le nombre de cas de Covid progresse, au point qu'on parle de "deuxième vague." 

"Quand j'y pense, j'ai une certaine appréhension", confie Astrid Piquet, médecin-chef du service de gastro-hépathologie du CHU de Caen. Les cicatrices du printemps dernier ne sont pas refermées. "On sait très bien que les gens vont venir, que les jeunes sont souvent asymptomatiques en période contagieuse, que d'autres rendent visites à leurs grands-parents. Je ne peux pas m'empêcher de m'interroger sur ce qu'il va se passer ensuite", raconte cette doctoresse expérimentée. 

Un peu plus loin à Saint-Lô, Thomas Delomas, urgentiste, va plus loin. "Chacun fait ce qu'il veut c'est sûr et avec son histoire. Mais moi je peux vous dire qu'avec mes deux enfants, je n'irai voir ni mes parents, ni mes grands-parents."

"Les gens qui nient, ils délirent !"

Alors que sur les réseaux sociaux, certains contribuent au débat public en assurant qu'il n'y a ni regain d'épidémie, ni danger, ces deux médecins réagissent. Certes le Calvados et la Manche sont encore relativement épargnés. Mais quand même, au CHU de Caen , l'unité Covid qui avait fermé cet été est réouverte et elle se remplit chaque jour. 

Ceux qui nient la gravité de la situation, c'est un délire absolu. Tous les jours, j'ai des contacts avec des collègues à Paris et ils racontent ce qu'ils vivent. L'afflux de patients Covid graves, en ce moment, c'est une réalité. Il n' y a pas à en discuter.

Thomas, médecin Urgentiste à Saint-Lô


Cette maladie, on la connaît mieux. On sait aujourd'hui repérer et orienter les besoins des patients qui arrivent en souffrance. Alors cet urgentiste est persuadé que l'afflux sera mieux géré mais il ne faut pas surcharger les hôpitaux inutilement.

"Faut quand même se rappeler que dans la Manche, 40 000 personnes n'ont pas de généralistes, faute de médecin", martèle Thomas. Des patients qui appellent le 15-Samu à la moindre alerte ou dès qu'ils ont un doute sur un cas contact, etc. "Depuis quelques semaines, les appels pour le Covid ou des soupçons se sont multipliés par 5. On le sent bien le frémissement."

Pour les hospitalisations, rien de significatif, en revanche, à Saint-Lô. " On a entre 0 et 3 patients selon les semaines. Mais vues les données, on se prépare. La déprogrammation des interventions, on est déjà obligé de l'anticiper. On se pose donc une question essentielle : comment faire pour ne pas entraîner de perte de chance pour chaque patient ? Mais on est trop en tension. L'ARS a été prévenue. On ne pourra pas assurer les cas Covid sans déprogrammer", explique un porte-parole de la direction de l'Hôpital Mémorial de Saint-Lô.

"On gère toujours les cas non traités pendant le confinement : comment superposer les deux?"

Le docteur Marie-Astrid Piquet, comme une très grande majorité des soignants, a le sentiment d'être bien lasse. Il n' y a plus cette fibre, cet engagement du printemps dernier. Ils sont fatigués dans les services de nos hôpitaux et ils le répètent, pas sûr qu'ils trouvent la ressource nécessaire pour se remobiliser comme la première fois. 

"Le Ségur de la Santé nous a montré que l'Etat sait ce qu'on vit et ne fait rien. On a eu un été très dense avec très peu de repos. La preuve ? On gère encore, en octobre des cas non traités pendant le confinement. Hier encore, j'ai vu une coloscopie sur un patient qui était programmée, à l'origine, en mars dernier. Vous imaginez bien que parfois les maladies ont avancé. On est dans le rattrapage permanent et il faudrait encore bientôt recommencer à retarder ? Non, c'est pas possible."

Masque, aération, lavage des mains et distance

Si au CHU de Caen, il y a actuellement trois à quatre fois moins de patients Covid qu'en avril dernier, on ne veut pas se laisser dépasser. Tout peut repartir très vite. 
A chacun de se prendre en charge, d'appliquer les gestes barrières chez soi et en famille dans les semaines qui viennent.
"Moi je dis qu'il faut penser à aérer quand on est plusieurs dans une pièce. Qu'il ne faut pas hésiter à se tenir à plus de deux mètres, en étant peu nombreux dans le salon de la maison ou la cuisine. Et puis si on ne peut pas se tester avant de partir, eh bien il faut porter le masque au maximum, même chez ses grands-parents." C'est valable aussi chez les amis. 

Il n'est pas non plus facile de faire passer les messages tant la cacophonie sur les masques et les tergiversations scientifiques sont venues briser la confiance des français, lors de la première vague. "Il ne faut pas tomber dans l'effet Trump. Il y a un déni parce qu'on connait tous quelqu'un qui a été positif pour qui ça s'est bien passé. Et les morts à l'hôpital, on les oublie tant que ce n'est pas un membre de notre famille. Cette banalisation ambiante, c'est un mécanisme de protection pour ceux qui ne veulent pas voir."
 

On connaît bien cette réaction chez les gens à qui on annonce une maladie grave. Le déni c'est souvent le premier réflexe, une protection. Il faut du temps pour admettre.

A propos de la banalisation du Covid-19 et de la maladie


Certains de ces soignants ne prendront pas leurs congés de la Toussaint comme prévu. Non pas parce que l'hôpital leur demande : en Normandie, peu d'établissements ont commencé à le faire. Mais plus par conscience professionnelle. "Je ne peux pas partir alors que je me dis que ça peut se dégrader très vite", précise Thomas. On ne se refait pas. 
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