Un an après la dernière soirée, le patron et les clients d'une boite nuit "étouffent et pas qu'avec le masque"

Le 8 mars 2020, il y a un an jour pour jour, le Milton, une boite de nuit de Saint-Lô, organisait sa dernière soirée. Avant la fermeture pour confinement. Un "confinement" des relations sociales qui perdure aujourd'hui et pèse sur le moral de beaucoup.

La boite de nuit Le Milton, avant et après l'arrivée de la covid-19
La boite de nuit Le Milton, avant et après l'arrivée de la covid-19

"Il y a un an, j'avais les cheveux longs". Aujourd'hui, Mathieu, arbore une coupe beaucoup plus courte et décolorée. Avec deux de ses amis, le jeune homme regarde sur son ordinateur portable les photos de leur dernière soirée passée en boite de nuit. C'était le 8 mars 2020. "Tout le monde dansait, tout le monde souriait, tout le monde s'amusait", se remémore le petit groupe avec une pointe de tristesse dans la voix. "Au début, on se disait : c'est rien, ça va durer deux-trois mois et puis ça va passer, on va se réamuser. Les bars ont commencé à rouvrir et on s'est dit : Bonheur ! Tout va rouvrir ! Mais non.

Quand le trio évoque le Milton, la boite de nuit où il a l'habitude de sortir pour "décompresser du boulot de la semaine", l'expression "grande famille" jaillit très vite dans la conversation. "T'arrives, tu connais une seule personne. Tu finis par en connaître 100, 200. La famille s'agrandit au fil des soirées, au fil des années", raconte Valentin, "Aujourd'hui, on ne se revoit qu'en petit comité, on se connait tous alors qu'au Milton, on rencontrait des gens, on pouvait créer des liens, des amitiés." Et Mathieu de résumer :"On étouffe, pas qu'avec le masque."

Mathieu, Valentin et Joshua, trois copains et trois habitués du Milton à Saint-Lô
Mathieu, Valentin et Joshua, trois copains et trois habitués du Milton à Saint-Lô

Dans son établissement désert et silencieux, Matthieu Lebrun, le patron du Milton, étouffe lui aussi. "Je suis éteint de l'intérieur. Je vis ça comme une injustice. C'est dix ans de boulot foutu à la poubelle." Le chef d'entreprise a très tôt été en pointe dans la lutte pour défendre sa profession, réclamer des aides "qui ont mis huit mois à arriver" et proposer des modalités de réouverture. "On a proposé quatre protocoles sanitaires depuis le mois de juillet, quatre protocoles qui ont été balayés d'un revers de la main."

"On ne fait aucun effort pour vivre avec la covid"

Dans les prochaines semaines, à Paris et Marseille, des concerts tests vont être organisés. "Pourquoi on ne le fait pas dans une discothèque ? Ces tests permettraient peut-être d'adapter notre métier puisqu'on nous dit qu'il va falloir vivre avec (la covid). Le problème, c'est qu'on ne fait aucun effort pour vivre avec. Le seul truc qu'on nous dit c'est : attention, si vous faites n'importe quoi, on va vous confiner."

Le 5 mars dernier, les organisations professionnels du secteur CHRD (cafés, hôtels, restaurants, discothèques) ont rencontré le Premier ministre. Parmi les sujets abordés figurait en bonne place la réouverture. Le chef du gouvernement n'a donné aucune date mais une première réunion de travail sur le sujet doit avoir lieu ce mardi 9 mars avec Alain Griset, le ministre délégué aux PME/TPE et Jean-Baptiste Lemoyne, le secrétaire d’État au Tourisme.

Matthieu Lebrun dans sa discothèque vide
Matthieu Lebrun dans sa discothèque vide

Des milieux fermés avec des idées fermées

Pour Matthieu Lebrun, cette réouverture est vitale, bien évidemment pour les entreprises du secteur, mais également et plus largement pour la population. "Je suis très inquiet pour l'avenir et ça va au-delà de notre métier", confie le patron du Milton, "Sur les réseaux sociaux, les gens seraient prêts à s'entretuer pour un commentaire différent, une idée différente. Parce que tout le monde reste dans des milieux fermés, avec des idées fermées. On ne parle plus avec l'autre (...) La vie, c'est un ensemble de rencontres. Et aujourd'hui, il manque un maillon. Ça ne marche plus, ça ne peut plus fonctionner."

Ce maillon, pour Matthieu Lebrun, ce sont les lieux de convivialité, restaurants, bars et discothèques. "C'est un lieu de rencontre, pour l'amitié", souligne le patron du Milton, en écho aux propos du trio de copains, "et peut-être pour l'amour. On a une concurrence avec internet mais ça reste toujours ça. Vous prenez demain une discothèque sans fille, ça ne marche pas. Et l'inverse aussi. Un député de la Manche m'a dit l'autre jour : je m'inquiète aussi pour les célibataires. Mais oui !

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Un an après la dernière soirée, le patron et les clients d'une boite nuit "étouffent et pas qu'avec le masque"

La patron de boite ne le nie pas, son établissement est parfois lui aussi le théâtre de tensions - "c'est aussi un lieu où des fois ça s'engueule, où il y a des bagarres, faut gérer les égos" - mais ces tensions sont inhérentes à la société. "Une discothèque est un concentré, un reflet de la population", affirme Matthieu Lebrun, "Dans la discothèque, avant la covid, les samedi, on pouvait être 800 et il y avait de tout : des gens riches, des gens qui n'ont pas beaucoup d'argent, le Français moyen, des beaux, des moins beaux, j'avais toutes les couleurs."

"Des anciens qui ne nous remercient pas"

Depuis un an, ce brassage, ces rencontres sont à l'arret. Au détriment d'une génération, selon le patron du Milton. "La jeunesse, 18-19-20 ans, on est en train de la priver de tout ça. Tout ce que nous avons vécu, ils n'en ont plus le droit", déplore Matthieu Lebrun, "On nous dit : faut faire attention aux anciens. Des anciens qui ne nous remercient pas. Parce qu'ils ont quand même vécu de belles années, c'est à dire qu'ils ont tout connu de la France qui va bien. Et maintenant, on est obligé de se priver, nous les jeunes."

Le chef d'entreprise quadragénaire assure qu'il sera "marqué à vie par cette affaire", une crise sanitaire qu'il a vécue comme "un ascenseur émotionnel depuis le début". Il ne croit d'ailleurs plus à une reprise rapide de son activité. "On ne va pas réclamer une réouverture alors qu'on parle de reconfiner le pays." Matthieu Lebrun étouffe alors il a décidé de prendre un peu l'air. Depuis quelques mois, il a renoué avec son ancien métier, vendeur de voitures dans une concession de Bayeux. Pas question pour autant de renconcer au Milton. "Avec les aides qu'on a, jusqu'au jour de la réouverture, ça va le faire. C'est plus un besoin psychologique. J'avais besoin de me ressentir utile. J'étais un "sert-à-rien" depuis le 14 mars."

 

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