Perturbations électriques : des agriculteurs dénoncent un scandale sanitaire et attaquent en justice

Alain Crouillebois, éleveur de l'Orne engage une procédure contre Enedis suite à des perturbations électriques sur son exploitation (29/01/2020) / © Nicolas Corbard/ France Télévisions
Alain Crouillebois, éleveur de l'Orne engage une procédure contre Enedis suite à des perturbations électriques sur son exploitation (29/01/2020) / © Nicolas Corbard/ France Télévisions

Pendant 8 ans Alain Crouillebois, éleveur à la Baroches-sous-Lucé (61) a subi des perturbations électriques qui l’ont amené au bord de la faillite. En cause, selon lui, l'implantation d'un transformateur et l’enfouissement d'une ligne 20 000 volts  Il demande un dédommagement à Enedis.

Par Nicolas Corbard

« En 2011, c’est ici que les ennuis ont commencé ». Alain Crouillebois nous emmène le long d’un chemin, au milieu de sa ferme de 100 hectares. Depuis 1997, il s’occupe de 70 vaches destinées à la production de lait et de viande. Il cultive aussi quelques céréales.

Une ferme familiale, exploitée depuis quatre générations, sans aucun problème jusqu’en 2011. L’opérateur Enedis décide alors d’implanter un transformateur et d’enfouir une ligne moyenne tension de 20 000 volts, à 20 mètres des bâtiments où se trouvent les vaches et les veaux.

Le mal s’est insinué doucement, à petit feu. On s’est aperçu qu’il y avait des problèmes sur la quantité et la qualité du lait. Le comportement des animaux a changé. On ne comprenait pas. On a commencé à soupçonner que c’était lié à la ligne électrique, seulement au bout de 4-5 ans. 
 

Ancien tracé de la ligne Enedis chez Alain Crouillebois. Ligne moyenne tension enterrée en 2011 / © Alain Crouillebois
Ancien tracé de la ligne Enedis chez Alain Crouillebois. Ligne moyenne tension enterrée en 2011 / © Alain Crouillebois


Des comportements inexpliqués


Selon Alain Crouillebois, les conséquences sur la ferme sont terribles. La production laitière chute progressivement de 34 à 21 litres de lait par jour et par vache. Le lait est de moins bonne qualité. Le comportement des animaux est lui aussi très surprenant.

Dans le hangar, les vaches se massent toutes au même endroit, laissant des espaces complètement vides. Elles refusent aussi de se rendre au robot de traite, obligeant l’éleveur à les contraindre par des barrières alors que le principe du robot est justement de les laisser libres de leurs mouvements.

Une surmortalité est aussi détectée et un problème de croissance chez les veaux. Ces derniers, à 6 mois, au lieu de peser 200 kilos atteignaient difficilement les 85 kilos. Ils ne s’hydrataient pas et il a fallu les euthanasier. A l’autopsie, le vétérinaire n’a décelé aucune maladie.
 
Depuis qu'Alain Crouillebois a déplacé la ligne électrique, les vaches occupent de nouveau tout l'espace de la stabulation. / © Nicolas Corbard/ France Télévisions
Depuis qu'Alain Crouillebois a déplacé la ligne électrique, les vaches occupent de nouveau tout l'espace de la stabulation. / © Nicolas Corbard/ France Télévisions
 

Clause de confidentialité


L’éleveur commence alors à faire le rapprochement avec l’installation électrique. En 2015, Enedis teste sa ligne mais déclare que tout est dans la norme. En faisant des recherches, Alain Crouillebois contacte alors l’Anast (l’association nationale animaux sous tension) et son président Serge Provost, ancien agriculteur, qui se bat depuis près de 30 ans contre les perturbations électriques :
 

Tout de suite, j’ai dit à Alain : je te promets qu’on va te sortir de là. J’ai pris son dossier à bras le corps car on avait sur cet élevage la possibilité de prouver qu’il y avait un avant, un pendant et un après l’installation de cette ligne électrique


L’Anast compte une soixantaine d’adhérents et porte aujourd’hui une trentaine de dossiers qui pourraient se retrouver prochainement devant la justice. Dans un premier temps, Alain Crouillebois signe un protocole avec le GPSE (voir encadré).

Cet organisme est chargé d’effectuer et de financer des investigations pour déterminer d’où peut venir le problème. En contrepartie, l’éleveur doit signer une clause de confidentialité qui l’oblige à ne rien divulguer, ni aux médias, ni même aux autres agriculteurs.


Un lobby électrique ?


Les analyses du GPSE vont durer une année. Tout est passé à la loupe. L’alimentation des bêtes, les techniques d’élevages, l’état des bâtiments. Le groupement finance l’installation par exemple de vitres translucides pour que le hangar soit plus lumineux ou fait poser un bardage sur la porte de la nurserie où se trouvent les veaux, car les experts ont repéré une fissure. Des mesures de pacotille, selon Alain Crouillebois :
 

A aucun moment le GPSE ne s‘est intéressé à Enedis. Le but du GPSE c’est de se focaliser sur le travail de l’éleveur et de trouver une faille. Et pour cause ! C’est Enedis qui finance le fonctionnement du GPSE !


Pour Serge Provost, le président de l’Anast, il y a un « lobby de l’électricité » qui ne veut à aucun moment remettre en cause ses installations :
 

Nous voulons la reconnaissance du préjudice. Notre combat il est là. Nous ne sommes pas contre l’énergie électrique, nous ne sommes pas contre le progrès, mais au nom d’une déclaration d’utilité publique, moi je dis que dans un pays de droit, il ne doit pas y avoir de victimes

 
 

 Au bord du gouffre


Au bout de 8 ans, la situation financière d’Alain Crouillebois est dans le rouge. Perte estimée : plusieurs centaines de milliers d’euros. Une situation qui affecte aussi moralement l’exploitant agricole ainsi que toute sa famille. L’éleveur, lui-même, est aussi touché par d’intenses douleurs musculaires, « des brûlures aux mollets et aux cuisses » qui l’empêchent parfois de marcher.
 

J’ai passé des examens médicaux qui n’ont rien donné du tout. Est-ce que c’est dû aux mêmes problèmes que les animaux ? Mon bureau est à 10 mètres et je passe 3 à 4 heures par jour ici...


Au bord du gouffre, Alain Crouillebois propose alors à Enedis de déplacer le transformateur.
 

Ils ont refusé catégoriquement et ils ont stoppé le financement du GPSE. Je leur en veux terriblement car ils m’ont complètement abandonné. J’ai donc pris la décision de déplacer la ligne à mes frais. Je n’avais pas le choix.


Coût de l’opération facturé par Enedis : 63 000 euros. L’opérateur demande à l’éleveur 12 000 euros d’acompte. La ligne redevient aérienne et le transformateur est placé 150 mètres plus loin, en haut d’un poteau.

 
Nouveau tracé de la ligne électrique après les travaux engagés par Alain Crouillebois / © Alain Crouillebois
Nouveau tracé de la ligne électrique après les travaux engagés par Alain Crouillebois / © Alain Crouillebois

 Retour à la normale


A partir du 4 juin 2019 et la connexion du nouveau réseau, Alain constate une amélioration progressive du comportement des animaux. Dans la stabulation, les vaches réoccupent de nouveau tout l’espace, retournent à la traite et les veaux progressivement se réalimentent normalement.

 Aujourd’hui la production de lait est remontée à 31 litres par jour. « C’est une renaissance, se réjouit Alain Crouillebois, j’avais oublié ce qu’était le métier d’éleveur ! »

Une amélioration que l’agriculteur dit pouvoir prouver scientifiquement car il a fait appel à un vétérinaire indépendant, avant et après le déplacement de la ligne. Des contrôles inopinés ont eu lieu sur la ferme.

A ses yeux, il n’y a pas de doute, Enedis serait responsable de la situation, c’est pourquoi après plusieurs lettres de mise en demeure de la part de l’opérateur, Alain Crouillebois refuse de payer l’addition du déplacement de la ligne.
 

Actions en justice


Il a au contraire décidé de réclamer un dédommagement à Enedis pour le préjudice moral et financier qu’il a subit. Avec l’aide de l’Anast, il a fait appel à un avocat, Maître François Lafforgue, connu pour avoir défendu des victimes de l’amiante et des pesticides :
 

La semaine prochaine, je vais adresser une réclamation à Enedis sur la base d’un faisceau d’indices que nous avons collectés. Il s’agit d’un trouble anormal de voisinage. Nous demandons aujourd’hui à l’opérateur de prendre en charge non seulement les frais de déplacement de cette installation électrique mais en plus de réparer tout le préjudice que M. Crouillebois a subit.


Une procédure qui pourrait être plaidée, le cas échéant, devant une juridiction locale.
 

Regardez le témoignage d'Alain Crouillebois, éleveur dans l'Orne, qui se dit victime de perturbations électriques sur son exploitation: 

 
Reportage de Pierre Barbin et Nicolas Corbard pour France 3 Normandie.
 

D’autres agriculteurs veulent porter plainte


D’autres dossiers pourraient être aussi portés devant les tribunaux dans les mois qui viennent. Une dizaine d’agriculteurs avait d’ailleurs fait le déplacement ce mercredi 29 janvier, depuis le Perche et même le Cotentin.

Nous avions rencontré en 2015 et 2017 Hubert Goupil et sa femme Sylvie, des éleveurs dont leurs 1600 poules se sont arrêtées de pondre du jour au lendemain, et qui mettent en cause des antennes relais.
 

Aujourd’hui, ils ont tout perdu comme l'explique Hubert Goupil :
 

Depuis mars 2018, le Gaec a été liquidé. Ma femme a changé de travail et est devenu aide à domicile. Mais on a une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes car nous avons toujours des emprunts bancaires.  Moralement, nous ne sommes toujours pas tranquilles avec deux enfants en bas âge. Ça a gâché notre vie. 


Des témoignages comme ceux-là, l’Anast en reçoit des dizaines, de partout en France. Des agriculteurs qui constatent des problèmes sur leur exploitation suite à l’implantation d’éoliennes, d’antennes relais ou d’installations électriques.

Thierry Charuel, ancien éleveur au Mesnil-Thébault dans la Manche, était lui aussi présent. Il a dû abandonner son activité suite à l’implantation d’une ligne à très haute tension par RTE. Pour la première fois en France, en novembre 2015 la Cour d’appel de Caen, puis la Cour de cassation, ont reconnu un lien de causalité entre une ligne à très haute tension et la baisse de la qualité du lait.
 

Quant à Alain Crouillebois, il est bien décidé à aller jusqu’au bout pour mettre fin à ce qu’il considère être une omerta. Sollicité, pour l’heure Enedis n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

 

Qu’est-ce que le GPSE ?

​​​​​En 1999, le ministère de l’agriculture a créé le GPSE, le groupe permanent de sécurité électrique en milieu agricole. A l’époque, trois exploitations rencontraient des perturbations liées potentiellement au courant électrique. Une dans le Finistère, une en Ille-et-Vilaine et une dans la Manche, chez Serge Provost, l’actuel président de l’Anast.

L’objectif était de faire appel à un groupement d’experts multicompétents pour étudier l’influence des champs électromagnétiques.
Problème : ce GPSE est entièrement financé par RTE et Enedis. Ce que dénoncent aujourd’hui les agriculteurs et les associations.

Pour eux, les industriels font tout pour que ces problèmes n’apparaissent pas au grand jour (d’où la fameuse clause de confidentialité)
Dans un rapport sénatorial de mai 2010, cet argument était d’ailleurs relevé :

« Pour que le GPSE intervienne, l'agriculteur doit signer un protocole écrit l'engageant avec le GPSE mais également RTE et la chambre d'agriculture. Il y renonce à intenter une action en justice contre RTE et s'oblige au secret. Ce triptyque aide-secret-renonciation aux poursuites s'explique par le caractère litigieux du contexte de l'intervention et parfois par le souhait pour l'éleveur que ses difficultés ne soient pas divulguées. Cependant, ce dispositif non transparent est devenu un argument central de tous les opposants qui dénoncent un « achat » par RTE du silence des agriculteurs. »

Une action de l'Anast a été engagée le 31 octobre 2019 contre le ministère de l'agriculture devant le tribunal administratif de Paris pour une plus grande transparence sur les documents détenus par le GPSE. De son côté, le ministère a engagé une expertise juridique au sujet du GPSE.
 

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