Ils n'ont plus la boule au ventre comme certains de leurs élèves, mais la rentrée engendre toujours "un stress", même chez les professeurs. Karine aborde sa vingtième année d'enseignement à Montaigu-la-Brisette. Non loin de là, Yves dirige l'école du Quesnay à Valognes. Et Manon a "hâte" de vivre sa troisième rentrée d'institutrice : elle est affectée dans deux écoles près de Vire, dans le Calvados.

Ils ont vidé leur sac avant de reprendre leur cartable : ces trois instits témoignent d'un même amour pour ce métier exigeant, usant autant que gratifiant. Les enfants sont "des boules d'énergie". Ils ont "soif de connaissances". Parfois, "leurs yeux pétillent". Parfois,"ils s'endorment et ils rêvent". Leur faire la classe enseigne l'humilité.

 

Les enfants donnent sans compter. Heureusement qu'ils sont là.

© AFP Xavier Leoty
© AFP Xavier Leoty
"J'ai hâte !" Au mois d'août, Manon a passé des heures dans son ordinateur, dans ses cahiers, dans ses manuels. Le travail, c'est aussi un moyen de se rassurer. Manon Rungette a l'énergie de sa vingtaine. Elle débute sa troisième année d'enseignement et l'enthousiasme le dispute à l'inquiétude. "Quand on entre dans la classe, c'est particulier. On est épié. Tout ce qu'on dit, tout ce qu'on fait est observé par les enfants. Cela demande énormément de maîtrise de soi. Ce sont des choses qu'on ne mesure pas forcément quand on n'a pas enseigné."

Quand elle a débuté dans le métier, la perspective de la rentrée lui faisait perdre le sommeil."J'étais stressée. C'était la peur de l'inconnu, la peur de ne pas être capable". Dans sa maison située au bout de la presqu'île du Cotentin, Karine Letouzé prépare ses cours en regardant la mer. Le bruit lancinant de la houle parvient à peine à l'apaiser. Depuis quelques années, elle fait la classe à des élèves de Grande Section et de CP. C'est un moment charnière durant lequel les enfants apprivoisent la lecture pour apprendre à devenir grand. "J'ai vingt ans de métier. Pourtant, c'est toujours un stress. Je vais avoir un nouveau groupe-classe. Et il faut que ça fonctionne dès le début".

"La rentrée, c'est comme un printemps. C'est comme un début de semaine. Il y a beaucoup d'énergie. C'est exaltant", renchérit Yves Baticle. Il vit sa seizième rentrée, la sixième dans cette école de Quesnay de Valognes dont il est aussi le directeur. La rentrée, il la prépare depuis la mi-août dans sa classe encore vide, et dans son bureau déjà encombré. Beaucoup de dossiers, de cours à préparer. Sa classe regroupe des élèves de CM1 et CM2. "Pour les enfants, il y a de la nouveauté, de l'excitation, et de l'appréhension. Il faut très rapidement instaurer un climat de confiance". Karine ajoute en souriant : "il faut que la mayonnaise prenne. Nous sommes le batteur".


 
Confidences de pré-rentrée de Karine Letouzé, Yves Baticle et Manon Rungette, professeurs des écoles / © L. Agorram / PM Puaud / V. Guillaud-Lucet / France 3 Normandie
Confidences de pré-rentrée de Karine Letouzé, Yves Baticle et Manon Rungette, professeurs des écoles / © L. Agorram / PM Puaud / V. Guillaud-Lucet / France 3 Normandie



 

La classe, c'est une micro-société


La voix est calme, posée. C'est ainsi qu'Yves exerce son autorité."Pour moi, tout repose sur la confiance. Pour être respecté, il faut être respectable. D'emblée, je leur fais comprendre que ce ne sera pas le bazar. Il faut qu'ils comprennent qu'il y aura une personne pour réguler les problèmes et qu'il y aura une règle commune. Il faut qu'ils comprennent qu'on est un peu comme dans une famille", explique-t-il. "

Je travaille beaucoup sur les droits et les devoirs de chacun, sur la notion, de respect, ajoute Karine Letouzé. Par exemple, je leur demande de prendre soin du matériel en pensant aux camarades qui seront à leur place l'année prochaine. En fait, il faut faire en sorte que les règles soient comprises".
 
Nombre d'élèves attendus à la rentrée 2018 en Normandie en primaire et secondaire / © Académies Caen Rouen
Nombre d'élèves attendus à la rentrée 2018 en Normandie en primaire et secondaire / © Académies Caen Rouen


"Si on apporte un climat apaisant dans lequel les enfants se sentent bien, si chacun peut avoir accès à la parole, on créée une micro-société avec un fonctionnement démocratique. On ne s'ennuie pas. La fraternité c'est important pour moi. L'empathie, la confiance en soi, la confiance en l'autre. Cela fait un peu catéchisant, mais c'est une bonne base" assure Yves. Sa collègue de Montaigu-la-Brisette poursuit : "Je veux leur permettre de devenir des citoyens. Il faut qu'ils soient des citoyens dans la classe".


 

On n'a pas été formé à piloter une classe


Les règles instaurées le jour de la rentrée, l'exercice de l'autorité, le rapport entre les enfants et l'adulte, tout semble relever d'un empirisme assez surprenant. "La première année, on découvre tout. Honnêtement, je n'avais pas les billes", admet Manon pourtant fraîchement sortie de l'ESPE, l'École Supérieure de Professorat et de l'Éducation. "J'ai passé un Master. Mais j'ai trouvé ça inintéressant. C'est de la paperasse, de la théorie. Je trouve que ça ne nous prépare pas vraiment aux réalités du métier".
© L. Agorram France 3 Normandie
© L. Agorram France 3 Normandie

Quand Karine s'est orientée vers le métier, l'école s'appelait IUFM. Même combat. "On nous a appris beaucoup de choses sur les programmes. Mais rien sur la gestion d'une classe. Et à mon époque, on avait des profs qui n'avaient jamais mis les pieds dans une école élémentaire". "On n'a pas été formé à piloter une classe", reconnaît Yves. Comment asseoir son autorité ? Comment agir face à un élève qui se comporte mal ? Je trouve qu'il nous manquait une forme de théatralisation". 

Karine s'est donc attelée à la tâche, seule ou presque : "Il a fallu trouver des astuces, parler avec des collègues. Je m'étais par exemple aperçue que certains élèves me titillaient plus que d'autres. Je suis donc allé voir un psy, pour comprendre. Je me suis intéressée au Qi gong, à la méditation, à la sophrologie, au yoga. J'ai aussi consulté une phoniatre pour apprendre à poser ma voix. Quand j'ai commencé, j'étais tellement en stress que je tirais sur mes cordes vocales". Aujourd'hui, elle ne perd plus sa voix. À quel prix...

 

Les réformes vont et viennent. On en oublie les enfants


C'est quelque chose que les jeunes enseignants découvrent lorsqu'ils embrassent le métier : il n'est pas toujours aisé de suivre le cap imposé par la grande maison Éducation Nationale. Leurs aînés ont appris à composer avec les incessants changements de directions qui coïncident souvent avec l'arrivée d'un nouveau ministre. "Il n'est pas normal que les programmes soient retouchés chaque année. Ceux de 2015 sont tout juste parus. Il y a déjà des modifications en mathématiques, en français. Je sais que certains de mes collègues ne les regardent même plus. Je peux les comprendre, déplore Yves. On n'a même pas le temps de voir les résultats que donne un nouveau programme qu'on en change déjà. Par exemple, en 2015, on nous a demandé d'organiser des débats à visée philosophiques dans nos cours d'enseignement moral et civique. Ce n'est plus d'actualité aujourd'hui, et on ne sait pas trop pourquoi..."

Et que dire de la fameuse réforme des rythmes scolaires... "Malheureusement, tout ce qu'on pressentait s'est révélé exact, soupire Karine. On a imposé la semaine de quatre jours et demi à tout le monde, ce qui a souligné les disparités entre les collectivités qui avaient les moyens ou la volonté d'investir dans le temps péri-scolaire et les autres. Et puis en maternelle, on a constaté une fatigue plus importante chez les enfants. Il aurait fallu pouvoir différencier le temps scolaire selon les âges. Dans le même temps, on se refuse à toucher aux vacances pour ne pas froisser le lobby touristique..."
© Klimkin Pixabay
© Klimkin Pixabay


À Valognes, la municipalité est l'une des rares à avoir maintenu la semaine de quatre jours et demi. "Comment pourrait-on ne pas s'appuyer sur la sciences pour ne pas donner le meilleur aux élèves ? L'enchaînement des cinq matinées du lundi au vendredi est un vrai atout pour l'apprentissage de la lecture et du calcul, nous l'avons constaté dès le début, souligne Yves Baticle. Deux heures de cours l'après-midi, cela suffit bien. Et les cinq matins de suite, c'est précieux. Le meilleur jour, c'est le mercredi : le enfants savent que l'après-midi est libre, ils sont plus disposés au travail". Combien de communes ont pourtant décidé de revenir en arrière ? "Pour de mauvaises raisons, tranche l'instit.Parce que cela arrange les adultes". Karine ajoute, cinglante : chacun y va de sa petite réforme. On finit par en oublier l'intérêt des enfants".


 

Ce n'est pas rose tous les jours


Manon l'avoue, ses deux premières années ont été éprouvantes. La première parce que tout était à découvrir, et qu'elle a eu le sentiment de ne jamais pouvoir souffler. La deuxième parce rien n'est épargné aux jeunes recrues, appelées à combler les postes les moins prisés par leurs aînés. "J'ai été nommée dans une classe à quatre niveaux : CE1, CE2, CM1, et CM2. Je ne savais même pas que cela existait encore." Il lui a donc fallu préparer quatre cours et se démultiplier dans la classe. "J'ai eu des coups de mou. Je me suis posé pas mal de questions. Mais il y a des "maîtresse, je t'aime !" qui aident. Les enfants nous donnent sans compter. Heureusement qu'ils sont là".
 
© Géralt Pixabay
© Géralt Pixabay


"C'est encore un métier où on est seul dans nos classes, poursuit Karine. On avait une inspection tous les quatre ans pour avoir notre petite note bien infantilisante. On a bien des réunions d'animation pédagogique. Mais ce n'est pas toujours facile de parler. Et puis le temps a été réduit. Maintenant, une partie des échanges se fait par internet. L'an passé par exemple, j'ai rencontré des difficultés. J'ai appelé ma conseillère pédagogique. Elle est venue. On a très bien travaillé ensemble. Mais ce n'est pas facile de s'autoriser à dire qu'on est en difficulté. A fortiori quand on débute. Je ne sais pas si j'aurais osé l'appeler il y a quelques années".
 

On n'a pas le même public qu'il y a vingt ans.


"Les choses changent. J'ai l'impression que nos inspecteurs sont aujourd'hui davantage dans l'accompagnement", observe Yves pour qui aussi "ce n'est pas rose tous les jours". Sans tomber dans le cliché, il a quand même observé une évolution dans le comportement des enfants. "On n'a pas le même public qu'il y a vingt ans. Internet a peut-être joué un rôle. Les enfants reçoivent beaucoup d'informations. La classe n'est plus le seul lieu de la connaissance. Les enfants ont plus de difficultés à se concentrer." Et puis les murs de l'école ne sont pas hermétiques aux maux de l'époque : "Il y a beaucoup de recompositions familiales. Et peut-être vit-on dans une société moins apaisée ? Cela doit interroger nos pratiques pédagogiques".


 
  
© PHOTOPQR/LE TELEGRAMME MaxPPP
© PHOTOPQR/LE TELEGRAMME MaxPPP


 

Peu de gens savent à quel point l'école change


"Ce qui me fragilise, c'est de voir des enfants malmenés par la vie dès la maternelle". Karine ne cache pas un certain désarroi face à ce défi quotidien : "comment accompagner les élèves en difficulté ?" Pour beaucoup d'enseignants, le questionnement est permanent. Chaque été, Yves profite des grandes vacances pour être "à l'affût". "Je lis des ouvrages pédagogique. Je cherche des outils nouveaux. C'est toujours intéressant". Depuis quelques années, il s'appuie sur le travail collectif, l'entraide. "Je m'intéresse à la vicariance, un principe développé par un pédagogue canadien. L'idée, c'est que les enfants puissent s'épauler. Je tente, j'essaie de le faire. Ce n'est pas facile. Il faut constituer les groupes, réguler le bruit. Mais les résultats sont probants".

"Le classe, ça évolue. J'appartiens à une génération qui a envie d'apporter du souffle, pour que ça bouge", s'enthousiasme Manon, qui essaie de constituer des binômes dans la classe "afin qu'un élève en difficulté puisse être épaulé par un camarade. Quand ça marche, c'est chouette à voir. C'est valorisant pour les deux. Il faut aussi laisser des espaces de liberté pour qu'un enfant qui fait vite et bien puisse se nourrir en faisant autre chose. Et pendant ce temps, celui qui éprouve plus de difficulté, il faut l'accompagner".

Après quelques années d'enseignement, Karine était frustrée : "Je voyais que des choses ne fonctionnaient pas". Un été, elle a donc suivi des formations, sur ses propres deniers pour explorer la pédagogie Montessori. "J'ai acheté du matériel avec mon argent pour équiper la classe. J'ai commencé en grande section de maternelle. Et j'ai observé que c'est avec les enfants en difficulté que ça fonctionnait le mieux. Ce n'est qu'une partie de mon enseignement. Mais puisque les résultats sont là, c'est mon rôle de faire en sorte qu'ils aient accès à cela".

Il est un point qui fait unanimité : "laisser des enfants assis pendant trois heures sans bouger, ça n'est plus possible !". "Et puis on apprend tout le temps, s'enflamme Manon. En allant au jardin, à la piscine, au parc. Tout est prétexte à apprendre. Karina va plus loin : "C'est vrai qu'il y a le programme. Mais ce qui me fait le plus plaisir, c'est de monter des projets, d'aller au musée, de voir des artistes, des artisans. Notre rôle, c'est d'allumer des étincelles. Quand je vois des yeux qui se mettent à pétiller, je sais que je vais passer une bonne journée."




 

 Ce moment où l'on voit dans les yeux du môme qu'il a compris, c'est génial

© Philippe Huguen AFP
© Philippe Huguen AFP


Il y a quelques années encore, Yves était commercial, loin des salles de classe. "Mais j'ai toujours été attiré par la connaissance. Le plaisir que je reçois en apprenant, il m'a semblé qu'il fallait le partager." Il est donc devenu instituteur, sur le tard, avec une prédilection pour les classes de CM1 / CM2, "parce qu'à cet âge-là, les enfants arrivent parfois à conceptualiser comme le feraient des adultes. Je suis toujours étonné. L'enfance est étonnante. Il y a l'imaginaire, la fraîcheur, tout le temps". Après seize année passées en classe, il ne se lasse pas de ces petits "Eureka" comme il les désigne, "ces moment où l'enfant nous dit : ah oui, c'est ça ! C'est comme une libération. la connaissance, c'est de l'émancipation".

"Et l'enfant qui vient vous murmurer dans l'oreille : tu as vu, avant, j'y arrivais pas. Maintenant, j'y arrive ! C'est notre petite cuillère de miel. C'est le nectar", s'émerveille Karine. Ces instants suspendus, c'est même ce qui arme Manon dans les moments difficiles : "Ce moment où l'on voit dans les yeux du môme qu'il a compris, c'est génial. J'en chialerais"

"On partage une tranche de vie avec les enfants, souligne Karine. On les voit évoluer, mûrir, être heureux, être malheureux". "On fait partie de leur vie. Ce sont des boules d’amour et d’énergie. Et quand on les regarde, on ne peut pas se sentir au-dessus tellement ils nous surprennent, s'émerveille Manon. Cela me fait penser aux paroles de cette chanson de Biglo et Oli qu’on a étudiée en classe :

Je suis 
Confiante, j'regarde ma classe un peu trop pleine pour moi 
Et j'leur tiendrai la main jusqu'à ce que la réussite leur ouvre les bras 
J'ai compris que parfois, les adultes sont paumés 
Parce que les plus grandes leçons, c'est eux qui me les ont données 


Ce couplet en forme de conclusion est scandé par Biglo et Oli à 3'20 :