REPORTAGE. Présidentielle 2022 : comment lutter contre l'exclusion sociale dans les quartiers populaires?

Publié le Mis à jour le
Écrit par Medhi Weber .

Dans le cadre du dispositif Ma France 2022, nous nous sommes rendus dans le quartier de la Mare Rouge au Havre (Seine-Maritime). Sur ce territoire d'environ 5000 habitants, les témoignages recueillis font ressortir une préoccupation majeure : la lutte contre la précarité et l'exclusion sociale.

"On vient de m’annoncer que j’étais radié de Pôle Emploi". Gilles Chouquet déborde d’amertume. "C’est ça la France maintenant". A la sortie de l’agence de la Mare Rouge, rue de l’Avenir, la vie du quinquagénaire vient de s’assombrir un peu plus. Après 10 ans de chômage et de multiples reconversions (agent de maintenance, tourneur-fraiseur entre autres), l’ancien menuisier n’est jamais parvenu à retrouver du travail : "A chaque fois, on me demande 5 ans d’expérience sur le poste".



Si trouver un emploi est devenu beaucoup plus difficile, pour Gilles Chouquet la coupable est toute trouvée : "C’est l’UE qui détruit le travail en France".

La France doit sortir de l'Union Européenne. Le Frexit !

Gilles Chouquet

Face à la libre circulation des travailleurs, l’ex-salarié du BTP ne voit qu’une solution pour son pays : "Le Frexit. Les seuls candidats à l’élection présidentielle que j’écoute sont ceux qui veulent faire sortir la France de l’Union Européenne." Dans ce quartier où une large majorité de la population est issue de l’immigration, Marine Le Pen était tout de même parvenue à récolter 18% des voix au premier tour de l’élection présidentielle de 2017.

Le fléau du chômage

Si tous ne tirent par les mêmes conclusions, de nombreux habitants du quartier rencontrés lors de notre immersion font l’expérience de cette difficulté à trouver un emploi. Avant la crise sanitaire, les deux IRIS (des découpages territoriaux de l’INSEE dans les communes de plus de 10000 habitants. Ils représentent environ 2000 habitants et permettent d’affiner l’analyse statistique) du quartier de la Mare Rouge enregistraient chaque année des taux de chômage avoisinant les 40%. Et même si peu de données officielles récentes ont été publiées sur le sujet, la pandémie pourrait bien avoir aggravé la situation.



"En 2020, le premier confinement a été douloureux en termes d’emploi, explique Emilien Lucas directeur du centre social ‘La Fabrique’, basé à la Mare Rouge. Dans le quartier, beaucoup de gens étaient des travailleurs journaliers, précaires. Leur activité s’est arrêtée du jour au lendemain et tous n’ont pas touché de chômage partiel". Résultat : une explosion du nombre de familles sollicitant l’aide alimentaire de la Fabrique (+75% en quelques mois).



"Dans le quartier, le meilleur indice du pouvoir d’achat, c’est le marché, explique Rachid Koucha, commerçant sur les étals de la Mare Rouge, qui animent chaque jeudi matin la place centrale du quartier. Ces derniers temps, on voit bien que les gens n’ont plus de sous. Ils achètent moins ou essayent de négocier le prix." Celui qui a voté Jean-Luc Mélenchon en 2017 est encore "indécis" pour cette année. Mais il donnera sa voix au candidat qui parlera "des vrais sujets" : l’emploi et la lutte contre la précarité.

Il faut mieux rémunérer le travail, en augmentant le SMIC"

Rose Foloppe

La précarité, Rose Foloppe, aide-soignante et mère célibataire de 6 enfants la vit au quotidien. "Je ne sais même plus à quand remonte le dernier restaurant en famille", soupire-t-elle. Son cheval de bataille : "Il faut mieux rémunérer le travail, en augmentant le SMIC". Rapidement le ton monte : "Vous vous rendez compte, la dernière fois une conseillère de la CAF m’a carrément dit que je n’avais qu’à arrêter de travailler, parce qu’avec les aides j’allais gagner plus que mon salaire". Révoltée dans son quotidien, mais résignée en tant que citoyenne.

Une abstention massive en 2017

A 40 ans, elle a décidé pour la première fois de sa vie d’électrice qu’elle ne se rendrait pas aux urnes : « Ils sont tous pourris. C’est des paroles et des paroles et des paroles, mais à la fin il ne se passe rien. J’ai cessé de croire à la politique ». Le spectre d’une abstention massive plane dangereusement au-dessus de la Mare Rouge. Lors de l’élection présidentielle de 2017, elle s’élevait déjà à plus de 37% au premier tour et 42% au second tour (contre respectivement 22% et 25% à l’échelle nationale).



Le quotidien de Rose n’est pas une situation isolée. Elles s’appellent Rachida, Mélina ou encore Nathalie… comme de nombreuses personnes rencontrées à la Mare Rouge, elles rejoignent les rangs d’un profil type : celui des travailleurs et travailleuses précaires. Temps partiel, CDD à la chaîne, employeurs multiples, souvent dans des métiers peu qualifiés (hôtellerie-restauration, services à la personne, animation…). Et malgré cette vie de labeur, un maigre salaire à la fin du mois, souvent insuffisant pour couvrir toutes les charges, ainsi que pour assurer une retraite confortable…





Autre facteur d’exclusion sociale à la Mare Rouge : l’origine ethnique. Dans un quartier où une majorité de la population est issue de l’immigration, beaucoup d’habitants parlent de "ghettoïsation", doublée d’une véritable stigmatisation.

"On nous a parqués ici"

"Quand j’étais jeune, on n’avait pas le mot racisme dans nos têtes, raconte Karim H., un ancien habitant du quartier, aujourd’hui trentenaire. A la Mare Rouge, on se mélangeait, y’avait des blancs, des noirs, des arabes. Depuis il y a eu trop de médiatisation autour des problèmes d’insécurité. On nous a mis dans une case, et on nous a tous parqués ici." Cette étiquette a fini par épuiser le jeune homme, qui a aujourd’hui déménagé pour se détacher de l’image associée au quartier.



Même son de cloche au sein de l’association "Trait d’Union", qui accompagne de nombreuses familles de la Mare Rouge dans l’apprentissage du français ou encore dans leurs démarches administratives.





Majoritairement de confession musulmane, les habitants de la Mare Rouge ne voient pas d’un bon œil (et c’est un euphémisme) la tournure que prend la campagne.

Qu'on arrête de stigmatiser les musulmans. Nous on est intégrés depuis qu'on est nés, c'est pas pour autant qu'on ne pratique pas notre religion

Yacine

Avec l’arrivée d’un nouveau candidat d’extrême-droite, Eric Zemmour, et la prévalence des thématiques de l’immigration, de l’insécurité et de l’islamisme, "on a l’impression de se faire insulter en permanence en tant que musulmans", lance Yacine, que nous croisons rue de l’Avenir, à quelques pas de la Mosquée Ennour.





Face à la virulence des propos d’Eric Zemmour, Yacine et d’autres jeunes du quartier ont décidé de se mobiliser. En avril prochain eux qui n’ont jamais voté iront bien glisser leur bulletin dans l’urne, non pas "pour un candidat" mais "contre l’extrême droite". "Pour faire barrage. Comme en 2002, quand Jean-Marie Le Pen était au second tour contre Jacques Chirac", conclut Yacine.

Renouvellement urbain : comment changer le visage du quartier de la Mare Rouge?

C'est une question que se posent de nombreux habitants, considérant que la stigmatisation qui les touche est aussi liée aux choix d’urbanisme hérités du passé. Beaucoup ont le sentiment d’avoir été, en tant que population issue de l’immigration, « parqués » dans un quartier de béton, constitué de barres HLM. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 72% des habitants vivent dans un logement social. Les petits commerces, les cafés, les restaurants ont quant à eux progressivement disparu.



Vivre mieux à la Mare Rouge passerait donc par y remettre de la convivialité. La ville du Havre l’a bien compris. En partenariat avec les habitants et l’association TERR’O, la municipalité va rénover entièrement un terrain. Parc paysagé, infrastructures sportives, aires de jeux pour enfant, ce nouvel espace aura pour objectif de recréer du lien au travers d’un espace de loisirs.





Mais le renouvellement urbain ne s’arrête pas là, Pour transformer la physionomie du quartier, il faut changer de paradigme immobilier. En bref, rééquilibrer l’habitat avec plus de logements individuels. Actuellement, une dizaine de logements est d’ailleurs en construction rue Paul Véronèse, là où se trouvaient jadis trois immeubles. Un chantier financé en partie par l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (l’ANRU), un programme gouvernemental qui dépend d’une volonté politique nationale, et donc du/de la futur.e Président.e de la République.



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