Fin de vie : "mon père avait besoin de compassion, d'accompagnement, pas d'être maintenu attaché sur un brancard dans le couloir des urgences"

Gérard est décédé à 87 ans. Cet homme malade venait de passer 3 jours aux urgences du CHU de Rouen suite à une chute à domicile. Son fils qualifie ce séjour d'"ignoble" et tient à témoigner aussi des conditions de travail qui plongent les soignants dans le désarroi.

Comment vivre le deuil d'un père avec les images de souffrance de ses dernières journées ? 

Pierre est professeur, il a besoin de partager ce que son père a enduré alors qu'il ne lui restait que quelques heures à vivre.

Cet homme de 87 ans a été transporté conscient aux urgences le 13 mai après une chute à domicile. Il souffrait par ailleurs de plusieurs maladies.

"Lorsque mon père est tombé, il m'a demandé d'aller chercher du secours. Les pompiers sont venus. Ils ont téléphoné au régulateur du SAMU à partir de là, plus de son, plus d'image."

La famille appelle pour être informée, on lui annonce que des examens sont prévus. Pierre et sa famille veulent voir exactement ce que vit Gérard. Ils lui rendent visite aux Urgences du CHU de Rouen.

"Attaché sur un brancard dans un lieu extrêmement choquant"

Au service des urgences, les personnes âgées arrivent souvent désorientées et ne sont pas en état de faire connaitre leur volonté. Elles sont "hébergées" dans des box séparés par des rideaux entre patients ou dans les couloirs. 

Le père de Pierre a passé au moins 48 heures dans le couloir, il a des liens aux mains. "Il était en contention (NDLR : les mains attachées pour ne pas enlever sa sonde ni sa perfusion) sur un brancard dans un lieu extrêmement choquant."

 "Un premier haut de cœur me vient lorsque je pénètre dans ce service des urgences. Tous les box de consultation sont pleins à craquer et le couloir est rempli de brancards collés en file indienne. Je croise alors le regard hagard de ces patients posés comme des paquets le long du mur."

(page Facebook de Pierre Saint-Martin)

"Je me suis dit, je ne peux pas laisser mon père comme cela dans un couloir de la mort"  

Pierre ne se décourage pas et surmonte le désespoir de ces visites à son père. Il demande des explications aussi. 

Quand il emploie le mot de "mouroir", le médecin "me reprenait", se souvient-il.

J'explique que mon père est en fin de vie, ce dont il a besoin, c'est de soins palliatifs, il faut lui chercher du confort. Les médecins m'expliquent que dans les étages (NDLR : les services de l'hôpital) personne ne voulait prendre ce genre de patient, et qu'ils n'ont pas de lit.

Pierre Saint-Martin, fils de Gérard

La famille se démène. Elle avait fait auparavant une demande de place en EHPAD, devant la dégradation de la santé du père. La maison de retraite de Bonsecours accepte d'accueillir le vieil homme en souffrance. 

Le service des urgences "finit par me dire que l'on va lui trouver une chambre de courte durée pour le mettre enfin dans un lit", poursuit Pierre. 

Gérard va vivre les toutes dernières heures de sa vie dans un environnement chaleureux entouré par les siens. 

"Pour la 1ère fois, j’ai pu avoir avec ces professionnels un échange authentique et l’hypothèse de fin de vie a été évoquée. Je leur ai exprimé notre volonté familiale, pas d’acharnement thérapeutique inutile, et des soins plutôt palliatifs." (Page Facebook de Pierre Saint-Martin)

Il est décédé le mercredi 17 au matin en EHPAD et nous, sa famille, sommes convaincus que ce passage beaucoup trop long par les urgences dans le couloir de la mort, a précipité son déclin. La tristesse nous envahit mais aussi une incommensurable colère à l’égard de notre système de santé, prêt à laisser mourir une personne âgée, en détresse, sur un brancard. Quel manque de respect pour nos aînés ! quelle cruauté et quelle inhumanité !

Pierre Saint-Martin, fils de Roger

La réaction du CHU de Rouen

Le professeur Pierre Michel, président de la Commission Médicale d'Etablissement du CHU de Rouen ne s'est pas exprimé sur le cas particulier de ce patient eu égard au "secret médical".

Il a rappelé le fonctionnement habituel suite à une admission aux urgences. "Il faut orienter le patient et demander au service de venir le voir aux urgences pour une hospitalisation spécifique. Il faut gérer en fonction du nombre de lits disponibles."

Il admet que ce patient a passé 48 heures dans un couloir. Mais nuance t-il "Il n'a pas attendu des soins pendant 48 heures c'est l'hébergement qu'il a attendu."

Pierre Saint-Martin, fils du patient souhaite avoir accès au dossier médical de son père. Il est en lien avec l'agence régionale de santé de Normandie.