Un projet de lignes à très haute tension dans les boucles de la Seine inquiète les riverains

Dans le parc naturel des Boucles de la Seine, 33 kilomètres de lignes à très haute tension pourraient bientôt voir le jour. Encore en concertation, le projet fait réagir les riverains, qui ont lancé une pétition pour s'opposer aux tracés proposés.

Les pylônes dénatureraient un véritable "écrin de verdure". C'est la crainte des riverains des futures lignes à très haute tension, dans les boucles de la Seine.

Si RTE, le réseau de transport d'électricité, propose une concertation avec le public concerné jusqu'au 19 janvier prochain, les opposants à un tracé traversant la presqu'île de Brotonne et nécessitant la destruction de milliers d'hectares de forêt montrent déjà les crocs. Leur pétition, lancée le 2 janvier dernier, a déjà récolté plus de 4 200 signatures.

"On va saccager toute la forêt"

Isabelle Delisle réside à Vatteville-la-Rue (Seine-Maritime), proche de la future installation électrique. "Je ne suis pas opposée au fait qu'il y ait besoin d'infrastructures électriques. Mais on va saccager toute la forêt, là", relève-t-elle.

Il y a l'aspect visuel, mais il y a surtout la destruction de la forêt. On nous dit qu'il faut replanter des arbres partout en France mais là, on va en détruire des milliers... C'est un non-sens.

Isabelle Delisle, riveraine, habitante de Vatteville-la-Rue

à France 3 Normandie

Elle fustige deux fuseaux : celui qui doit passer au cœur de la presqu'île de Brotonne, et celui qui longera le marais de Petiville.

"Pour moi, il s'agit de détruire inutilement des espaces très préservés, parfois classés Natura 2000, alors qu'il y a d'autres solutions", assure-t-elle, avouant s'inquiéter d'un projet gargantuesque qui défigurera forcément le paysage.

Un "électrochoc"

Un collectif de 25 habitants du secteur s'est ainsi constitué, coordonné énergiquement par Jean-Pierre Hergibo, pour contester le projet. "On a appris très tard son existence ainsi que les dates de la concertation avec le public, donc ça a été un électrochoc", se désole Jean-Pierre Hergibo.

"RTE a rempli ses obligations légales réglementaires, mais le noyau central de l'information [un tractage dans les boîtes aux lettres des communes concernées, ndlr] a été un total fiasco. RTE l'a reconnu. Les gens étaient carrément incrédules !"

L'ensemble des habitants du territoire, qu'ils soient chasseurs, agriculteurs, touristes, cyclistes, amoureux du patrimoine, sont vent debout contre ce projet. Il va défigurer la dernière boucle de la Seine qui n'est pas artificialisée.

Jean-Pierre Hergibo, coordinateur du Collectif des habitants de Vatteville et de la presqu'île de Brotonne

à France 3 Baie de Seine

"L'ensemble du projet est une catastrophe", relève Jean-Pierre Hergibo. "Mais si on veut hiérarchiser les catastrophes, évidemment, le tracé qui passe par Norville et la forêt de Brotonne nous met devant un paradoxe : comment parler de transition énergétique d'un côté, et de l'autre, raser une partie de la forêt ? Le deuxième tracé va aussi poser des problèmes, car il va impacter les joyaux que sont les villages de Vieux-Port et d'Aizier, portant une atteinte évidente au paysage."

"Le dernier tracé est celui qui a indéniablement le plus d'avis favorables", souligne le riverain, "car il reprend une ligne existante", le long de l'autoroute. "Nous souhaitons que le tracé passant par la presqu'île soit rayé des options pour des raisons liées aux paysages, à la forêt, aux prairies humides, aux écosystèmes. C'est aussi le plus long, le plus coûteux et le plus dommageable pour le patrimoine naturel et bâti."

Protéger un patrimoine naturel remarquable

Propriétaire du château d'Etelan, qui surplombe la dernière boucle de la Seine et bénéficie d'une vue imprenable sur le fleuve, Marc Boudier s'oppose lui aussi au projet. Et a rejoint le collectif créé par Jean-Pierre Hergibo : "Vous n'avez aucune maison moderne ici, que des fermes et que des champs", plaide-t-il en désignant le panorama qui entoure le château.

"C'est aberrant de se dire que l'on verra, en face, des poteaux de 80 mètres de haut à ce niveau-là. Cela fait 50 ans que l'on protège ce site, continuons à le protéger."

Regardez le sujet d'I. Ganne et E. Do Nascimento :

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Sujet du 09/01/2024 de I. Ganne, E. Do Nascimento et C. Lefèvre, avec les interviews de Marc Boudier, propriétaire du château d'Etelan, Jean-Pierre Hergibo, créateur du collectif des habitants et Didier Genet, adjoint-au-maire de Norville. ©France 3 Baie de Seine

Aux côtés du collectif, aussi, de nombreux élus des villages concernés par les tracés : les maires de Vatteville-la-Rue, Norville ou encore Aizier ont ainsi fait part de leur opposition. Le conseil municipal de Norville a voté une délibération pour contester cette implantation.

"Ce qui me fait peur, c'est qu'au fil des réunions publiques, je ressens chez les gens une grande colère, un grand ressentiment", assure de son côté Jean-Pierre Hergibo.

"Les gens sont frustrés de ne pas avoir été plus consultés, informés. Ils sont anxieux. Des questions non résolues se posent : je pense notamment aux atteintes à la santé des champs électriques et magnétiques. La vie des gens qui vont être survolés par ces lignes-là pourrait être impactée. Cette inquiétude, cette colère, ce ressentiment, pourraient donner naissance à ce que l'on ne souhaite surtout pas : des propos injurieux, voire des violences. L'atmosphère n'est pas sereine !"

L'enfouissement des lignes : impossible, selon RTE

Du côté de RTE, l'heure est à l'apaisement. Directeur du projet, Benoît Facq assure que rien n'est totalement défini pour le moment : "on en est au début du projet", rappelle-t-il.

"Le besoin d'acheminer davantage d'électricité dans le territoire de l'Eure et de la Seine-Maritime a été validé par le ministère de la Transition écologique. Aujourd'hui, nous avons une aire d'étude, un périmètre qui comprend 44 communes, dans lequel nous devrons insérer nos futurs ouvrages. Et nous avons trois propositions, mais elles sont toujours soumises à la concertation."

Les fuseaux pourront être retravaillés en fonction des infrastructures existantes, de la densité de population sur les zones concernées et des caractéristiques du terrain.

Mais impossible d'enterrer les lignes, selon RTE, comme l'espéraient les opposants : "c'est une ligne de 400 000 volts, le plus haut niveau de tension, qui doit transporter 3 000 mégawatts, c'est colossal", explique Benoît Facq. "Cette puissance est à transporter sur une distance de 25 km. Aujourd'hui, la seule possibilité technique envisageable, c'est l'aérien."

Quand on est amené à avoir un impact fort sur un espace naturel, on applique une doctrine réglementaire dite "ERC", c'est-à-dire "éviter, réduire, compenser". On évite au maximum les zones protégées, on réduit l'impact de l'ouvrage et si on ne peut pas le réduire, on compense. Donc si on est amené à occasionner un défrichement, on est bien évidemment tenu de replanter des arbres, à hauteur de 2 à 3 fois plus que ceux qui ont été impactés.

Benoît Facq, directeur du projet des lignes à très haute tension dans les boucles de la Seine chez RTE

à France 3 Normandie

Benoît Facq précise bien accueillir les marques d'opposition contre le fuseau de Brotonne : "la pétition est une forme d'expression du public. Mais c'est important de dire que les opposants au fuseau de Brotonne ne remettent pas en question l'entièreté du projet", relève-t-il.

Les fuseaux les plus polémiques seront de toute façon validés, ou non, par le préfet de l'Eure, explique Benoît Facq. "Une synthèse sera faite par un commissaire enquêteur, une personne indépendante nommée par le tribunal administratif. Elle sera envoyée au préfet coordinateur du projet. C'est lui qui décidera du scénario, en prenant en compte les études faites, l'avis des maires, des associations, des chambres consulaires."

Quelles suites pour les opposants ?

Le Collectif des habitants de Vatteville et de la presqu'île de Brotonne ne souhaite toutefois pas en rester là, après la fin de ces 8 semaines de concertation et même si la décision appartient, in fine, à la préfecture de l'Eure.

On va constituer des dossier et nouer des partenariats avec des organisations de défense de l'environnement, qui ont une expertise et une expérience militante que nous n'avons pas.

Jean-Pierre Hergibo

à France 3 Normandie

"On commence à s'organiser avec des associations de défense de l'environnement pour remettre en question l'ensemble du projet. Après le 19 janvier viendra un travail de documentation environnementale, de veille médias et de préparation des recours relatifs aux autorisations que RTE va devoir déposer", explique Jean-Pierre Hergibo.

Si rien n'aboutit, le militant se dit prêt à prendre contact avec des organisations plus radicales, "rompues aux combats de terrain", comme Les Soulèvements de la Terre. "On veut qu'il y ait un consensus, que l'on marche tous ensemble, et que RTE comprenne qu'ils ont des opposants aux trousses et qu'on ne lâchera rien !", conclut-il.