“Il faut aller chercher Rémy avant qu'il devienne fou !”

Rémy Bricka sur ses skis flottant. Il traîne derrière lui une nacelle de survie pour se restaurer et dormir à l'abri. / © Afp-Image-Forum
Rémy Bricka sur ses skis flottant. Il traîne derrière lui une nacelle de survie pour se restaurer et dormir à l'abri. / © Afp-Image-Forum

Alors qu'une fabuleuse mobilisation se met en place pour retrouver les trois marins du "Grain de Mousse", voici un témoignage à la première personne pour dire que la volonté autorise tous les espoirs. Récit du sauvetage de Rémy Bricka réalisé en plein milieu du Pacifique en septembre 2000.

Par Bernard Dussol

Il est en perdition, il n'avance plus et j'ai peur que ça se termine mal"



Septembre 2000. Marie-Rose Bricka au téléphone Je reconnais sa petite voix encore plus fluette que d'habitude. Elle est l'épouse de Rémy Bricka qui s'est fait connaître comme homme-orchestre.De concerts en émissions de télévision, il trimballe ses instruments, colombe sur l'épaule et feu d'artifice pour ponctuer ses apparitions qui régalent les enfants. Quelques gros succès à son actif et notamment cette chanson qui l'a fait connaître.
 

"Il faut aller chercher Rémy avant qu'il devienne fou !"
Document Ina

Mais ce n'est que l'une des facettes de ce personnage qui s'est pris de passion pour les océans. Marcher sur l'eau, c'est son rêve, alors il s'est fait fabriquer des skis flottants qui lui permettent de tenir debout et d'avancer en mer en se propulsant avec une pagaïe (voir la photo d'illustration de cet article).
Il réalise une première traversée de l'Atlantique en 1988 pendant deux mois, sans eau ni vivre. Une expérience de survie extrême qui va lui donner l'envie de recommencer. C'est en Guadeloupe que je le rencontrerai pour la première fois : il a perdu 20 kg pendant sa traversée et même si son retour à la civilisation est joyeux, il n'a déjà qu'une idée en tête : recommencer.

J'ai besoin d'y retourner..."


Il s'attaque donc au Pacifique deux ans plus tard et se met à l'eau à Los Angeles pour rejoindre Sydney, soit plus de 12 000 km. Une folie, lui disent ses amis. "Un besoin, répond-il, besoin de me laver, de retrouver la mer, de faire une retraite personnelle".
Un voyage initiatique, plutôt, dans lequel il embarque sans retenue. Dans la nacelle de survie qu'il tracte et dans laquelle il se réfugie pour se reposer, il a installé une  balise de détresse, un ordinateur pour envoyer et recevoir des mails, emporté aussi de la musique pour adoucir la rigueur d'un océan qui le bouscule.

Je le crois en danger, il délire dans ses mails et ne reçoit plus les miens"
 
Marie-Rose, sa femme, s'inquiète, Rémy est en mer depuis 5 mois et le peu d'informations qu'elle reçoit l'alertent. "J'ai parlé à son sponsor qui ne veut pas déclencher d'opération de secours. Alors voilà, je casse la tirelire et si tu es d'accord on va le chercher."
Je me renseigne sur sa dernière position : son signal GPS le situe à 1000 km au sud d'Hawaï et il est dans un système météo qui le fait tourner en rond depuis plusieurs semaines. Ensuite il faut réunir une petite équipe de spécialistes disponibles en 48 h. Un nom s'impose : Jo Le Guen, magnifique personnage breton qui a dû interrompre une traversée du Pacifique à la rame quelques mois plus tôt. Ses pieds se gangrénaient et il doit la vie à un cargo qui l'a récupéré non loin du Cap Horn. Soigné en Argentine, il a été amputé de ses dix doigts de pieds mais il accepte ma proposition de nous accompagner tout de suite.

Je contacte ensuite deux anciens équipiers de course au large qui habitent à La Trinité sur Mer. L'un d'eux, Jacques, est médecin, et sa profession pourra nous être utile en fonction de l'état de santé de Rémy. Je demande enfin à un caméraman de Thalassa de m'accompagner pour réaliser un reportage sur cette "opération commando". La femme de Rémy est du voyage et le lendemain, c'est donc un groupe de 6 personnes qui s'envole pour Hawaï avec escale à Los Angeles. 

J'ai moi-même fait naufrage, alors je vous loue mon bateau pour aller le chercher"

 

.Il s'appelle Alan et c'est un marin-pêcheur professionnel que nous repérons sur un quai d'Hawaï en train de débarquer des tonnes de poisson. Nous avons besoin d'un bateau avec une grande autonomie pour étaler au moins une semaine de mer. Selon nos calculs, Rémy se trouve à trois jours de navigation au sud d'Hawaï et le bateau d'Alan, un gros catamaran en aluminium est l'outil idéal pour entamer nos recherches.
Marie-Rose le paye de la main à la main sur le quai. Le second d'Alan sera du voyage, il connaît son bateau jusqu'au fond de ses cales. On achète de l'avitaillement pour 8 jours de mer et on largue les amarres sans attendre. Impossible de joindre Rémy Bricka pour lui dire que nous venons le récupérer... Une question nous taraude : dans quel état physique et psychologique allons-nous le trouver ?

Si tout va bien, on devrait lui tomber dessus mardi matin à l'aube..."


C'est l'équivalent de la distance Lille/Marseille que nous allons parcourir sur l'eau. L'océan Pacifique nous accueille avec calme. Nous partageons notre temps entre les parties de carte, les repas et les quarts de nuit. Marie-Rose est gagnée par un mal de mer qui ne la quitte pas et nous lui avons laissé la seule couchette du bord disponible pour qu'elle puisse se reposer. Le GPS de bord est calé sur la longitude et la latitude émise par la nacelle de Rémy. Au troisième matin de notre navigation, le ciel et l'eau sont gris mais tout le monde est sur le pont, à scruter chaque vague en tentant de discerner un objet flottant qui pourrait ressembler à une nacelle.
"Il est là, tout près de nous..." a murmuré Jo Le Guen. Jacques, le médecin, est monté sur le toit de la passerelle du bateau. C'est de là qu'il le repère en hurlant : "A quinze heures... à 500 mètres !"

J'ai souffert pendant cinq mois... la mer a bien voulu me laisser en vie !"

 

Nous approchons lentement de la nacelle de Rémy, sans l'apercevoir. Quelques coups de sifflets en le frôlant et voilà qu'il passe sa tête par l'ouverture en plexiglas. Le crâne rasé, très amaigri, vêtu d'un simple short, il nous fait un signe de la main sans bien comprendre ce que fait notre bateau aussi près de lui. Puis il reconnaît sa femme et un large sourire barre son visage. "C'est fini ! lui dit Marie-Rose. On rentre à la maison..."
Je lui jette un cordage qu'il attrape. Nous le tenons, nous ne le lâcherons plus. Le reste... le reste c'est trois jours de navigation pour rejoindre Hawaï, trois jours pendant lesquels Rémy parle, pleure, mange et revient peu à peu à la vie. Pour l'instant il est dans un sas de décompression. Plus tard il lui faudra se coltiner la réalité, mais c'est une autre histoire.

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