Enquête, témoignage, anticipation... Auteurs et autrices de bande dessinée s'emparent des questions environnementales et mobilisent le neuvième art pour tenter de toucher tour à tour la raison et le cœur des lecteurs. À Angoulême, pendant le festival, deux prix consacrent ces créations.

Alors que les questions environnementales s'imposent progressivement dans les débats et journaux télévisés, elles sont déjà bien encrées dans les cases et les bulles de la bande dessinée.

Loin d'être déconnecté des préoccupations de la société, le neuvième art épouse les faits d’actualité et les combats politiques pour en offrir aux lecteurs et lectrices une vision graphique.

À Angoulême, deux prix récompensent cette démarche créatrice : le prix Eco-Fauve Raja dans le palmarès officiel du festival, et le Prix Tournesol, né en 1997 à l’initiative du parti des Verts. 

Yves Frémion, co-organisateur du Prix Tournesol, voit dans la bande dessinée un moyen de diffuser plus largement des idées : "C’est un peu par la BD qu’on arrive à toucher un public qu’on ne touche pas normalement", explique-t-il. "On peut toucher le monde émotif de plusieurs manières, avec un livre d’indignation qui va dénoncer quelque chose d’affreux, ça peut aussi être très lyrique, poétique et positif ou au contraire très négatif, avec la science-fiction, une description des mondes ravagés qu’on pourrait connaître un jour."

Cette année, Frontier, de Guillaume Singelin, remporte le prix Eco-Fauve Raja ; et le Prix Tournesol revient à Circuit court, Une histoire de la première AMAP, de Tristan Thil et Claire Malary.

Enquête dessinée : une image vaut mille mots

Algues vertes, chlordécone, secrets de Total… Dix grands reportages figurent au sommaire de Vertige, Dix ans d’enquêtes sur la crise écologique et climatique, bande dessinée parue fin 2023 et éditée par La Revue Dessinée pour son dixième anniversaire. "C'est le sujet du siècle, en termes d'enjeux", déclare Amélie Mougey, rédactrice en chef de La Revue Dessinée, qui propose tous les trois mois, des reportages mis en images par des dessinateurs et dessinatrices.

"La bande dessinée a la capacité de faire des récits d’enquête accessibles et palpitants, de réduire la distance entre des sujets vertigineux et nous, lecteurs", ajoute-t-elle. Dans cette veine, l’album Les Algues vertes est incontournable. Présentée pour la première fois dans La Revue Dessinée en 2017, cette enquête de la journaliste et documentaristes Inès Léraud a pris vie sous les coups de crayon de Pierre Van Hove. Elle a ensuite été éditée en album par La Revue Dessinée et Delcourt, et enfin adaptée au cinéma en 2023.

En Bretagne, la journaliste a enquêté sur les algues vertes qui, en se décomposant, dégagent un gaz toxique, et sont mises en cause dans la mort de trois personnes et d’une quarantaine d’animaux, et mis à jour de nombreux rouages administratifs, politiques et économiques.

Grâce au support d’abord dessiné puis cinématographique, les investigations d’Inès Léraud ont pu toucher un très large public. "L’enquête n’est pas forcément très accessible comme format journalistique, c’est dense, complexe, fastidieux à lire, ou chronophage en documentaire à la télévision", concède Amélie Mougey. "La BD permet de mettre bout à bout toutes les pièces du puzzle et les faire interagir dans un récit, ça fait un effet masse." 

La bande dessinée a la capacité de faire des récits d’enquête accessibles et palpitants, de réduire la distance entre des sujets vertigineux et nous, lecteurs

Amélie Mougey

Rédactrice en chef de La Revue Dessinée

Tête de liste Europe Ecologie Les Verts aux élections européennes de juin 2024, Marie Toussaint est la présidente du jury pour cette édition du Prix Tournesol. Elle voit dans le neuvième art un outil efficace pour la préservation de la planète grâce, justement, à "sa capacité à conjuguer texte et image" : "La BD, en popularisant et rendant accessibles les enjeux écologistes, se positionne comme l'un des moyens artistiques les plus stratégiques à une époque où la connaissance des enjeux environnementaux devrait être à la portée de chacun."

En 2022, Le monde sans fin, de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain, une bande dessinée traitant du changement climatique et des questions énergétiques, est le livre le plus vendu de l’année. Pour Franck Bondoux, délégué général du festival d'Angoulême, ce succès tient à "cette approche que le livre a eue pour traiter du sujet. Je ne suis pas certain que le sujet aurait connu le même succès si ça avait été un livre rédigé."

Contempler, aimer, préserver

Quand l’intention du dessinateur ou de la dessinatrice se tourne vers les combats écologistes, ils ont une arme toute désignée : leur crayon. À leur manière, ces artistes peuvent rendre compte du monde qui nous entoure, et certains ont à cœur d’en montrer la beauté avec l’envie de sensibiliser leur public à sa préservation.

L’idée est de faire évoluer le rapport à la nature en la regardant différemment. Quand on aime quelque chose, on veut le protéger

Lomig

Auteur de bande dessinée

Dans son dernier ouvrage, Au cœur des solitudes, édité par Sarbacane, Lomig emmène son lecteur sur les pas de John Muir, l’un des premiers écologistes américains. Né en 1838, ce dernier a parcouru les Etats-Unis à pied pour collecter des plantes qu’il étudiait. Dans ses livres, il raconte sa fascination face à la grandeur de la nature, et c’est précisément ce discours que Lomig veut faire renaître dans ses pages noircies de dessins fins, délicats et évocateurs. "Je voulais vraiment trouver une technique de dessin et un mode de narration pour qu’on ait la sensation d’être avec lui, de voir à travers ses yeux et de s’émerveiller", raconte-t-il. "Je voulais inviter le lecteur à être dans le même état d’esprit."

Au cours de ses voyages, qui le conduisent d’abord en Amérique du Sud puis vers le parc Yosemite, John Muir s’émeut tant de la beauté des paysages, de la richesse de la nature, que des prémisses de l’industrialisation et de la déforestation. En mettant des images sur le récit de Muir, Lomig tente de faire perdurer son discours en s’adressant aux sentiments du lecteur : "On va aller toucher le côté émotionnel, avec une façon beaucoup plus frontale de sensibiliser que les discours dans les livres", précise-t-il. "L’idée est de faire évoluer le rapport à la nature en la regardant différemment. Quand on aime quelque chose, on veut la protéger, il faut faire en sorte que l’homme n’ait pas le sentiment de se servir dans la nature mais plutôt d’en faire partie et d’en être le gardien."

Marie Toussaint partage cette vision d'un émerveillement fécond d'envies d'agir : "La bande dessinée peut être un catalyseur efficace pour accroître le nombre de personnes sensibilisées aux questions environnementales", déclare-t-elle. "Elle permet de créer des émotions suffisamment fortes, pour susciter une véritable prise de conscience sur les questions environnementales."

Anticipation : le monde de demain

Genre incontournable dans la littérature mais également en bande dessinée, la science-fiction est un vecteur considérable de messages écologistes, notamment grâce à ses œuvres d'anticipation. Ces dernières transportent lecteurs et lectrices dans un futur plus ou moins proche. Souvent, dans ces projections, le monde tel qu'on le connaît n'est plus, dévasté par la main de l'homme à coups de surexploitation, d'accumulation de machines et de déchets, ou par les éléments, par la nature elle-même.

Dans Frontier, lauréat du prix Eco-Fauve Raja, Guillaume Singelin nous propulse dans un futur où, une fois la planète devenue presque invivable, tout se joue dans l'espace. À bord de vastes stations spatiales transformées en villes flottantes, les humains cohabitent et travaillent, de grandes entreprises font de la prospection sur des planètes voisines et des mercenaires de l'espace deviennent l'instrument martial de multinationales concurrentes. Dans ce contexte, de trop nombreux déchets gravitent et menacent les navettes et les vies humaines : après avoir surexploité la Terre, les personnages de Guillaume Singelin détruisent déjà leur nouvel habitat, mais certains d'entre eux vont s'organiser pour trouver un chemin plus vertueux. "Une des réflexions que j'ai c'est que je suis plutôt pessimiste sur le monde, je voulais faire des personnages, un récit plus positifs", raconte-t-il. "Dans Frontier, OK, la situation n'est pas au top mais si on creuse un peu, il y a des choses positives, qui peuvent amener un peu d'espoir."

L'auteur plonge son lecteur dans un récit palpitant, une intrigue captivante, tout en distillant une part de sa vision du monde contemporain. "La bande dessinée a la capacité de mettre de l'image, ça permet de faire voyager le lecteur dans un univers graphique, mais aussi de le ramener à la réalité pour le faire réfléchir", ajoute-t-il. "Chaque BD a toujours une part de message, on produit avec plaisir ce qu'on a envie de créer mais j'envoie aussi un message, une vision que moi j'ai du monde. J'ai envie de partager mon angoisse, poser des questions et que le lecteur se pose des questions.

Entre la conviction et l'engagement dans de l'action politique réelle, c'est là que la BD peut jouer un rôle, et c'est ça que je cible moi.

Alessandro Pignocchi

Auteur de bandes dessinées

Peser dans le débat et mobiliser

En lice pour le prix Eco-Fauve Raja, Michel et la bataille des Dombarelles, de Pierre Maurel, raconte l'installation d'une ZAD, une zone à défendre, près d'un petit village. Les habitants et habitantes se mobilisent pour empêcher une grande entreprise américaine de creuser le sol de la forêt voisine pour en exploiter les richesses. L'auteur décrit l'organisation citoyenne, l'engouement collectif, la répression policière et les jeux politiques discrets. Il vit aujourd'hui près du chantier de l'A69 et c'est tout naturellement que lui est venue l'idée de faire le récit de la désobéissance civile : "Je regarde beaucoup les infos, je vais passer un an sur ma chaise à dessiner alors il faut que ce soit un truc qui va me tenir la hargne, que je sois motivé, ça m'agace et ça me tient !"

Cette bataille des Dombarelles, imaginée par l'auteur, se décuple sur le territoire depuis des années, entre la lutte contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le combat contre les réserves de substitution, ou mégabassines, la fronde contre la construction d'une piscine olympique sur des jardins ouvriers en Seine-Saint-Denis. Donner à voir un récit de ces luttes peut avoir du sens pour un auteur ou une autrice de bande dessinée, mais pour Pierre Maurel, il est davantage symbolique que performatif : "La BD ne convainc que les convaincus, ceux qui vont acheter la mienne sont déjà acquis la cause, moi je ne vais pas acheter des trucs de droite par curiosité." 

Alessandro Pignocchi ne fonde pas non plus beaucoup d'espoirs dans la capacité de la BD à "convaincre au-delà des convaincus" : "Il y a une petite zone intermédiaire de personnes qui sont déjà sensibilisées à l'écologie, qui sont d'accord avec ce que je raconte mais qui n'ont pas encore franchi le pas d'aller à une action des soulèvements de la Terre ou d'aller voir sur la ZAD", explique-t-il. "Entre la conviction et l'engagement dans de l'action politique réelle, c'est là que la BD peut jouer un rôle, et c'est ça que je cible moi."

Reconnaissable par ses aquarelles poétiques, ses mésanges punk et sa proposition d'une société animiste qui conférerait à tous les êtres vivants une valeur identique à celle des humains, l'auteur Alessandro Pignocchi est incontournable dans la BD écolo. Auparavant chercheur en sciences cognitives et en philosophie de l'art, il croque tour à tour un monde occidental aux cartes redistribuées, les Indiens Jivaros d'Amazonie, ou encore les ZAD, de Notre-Dame-des-Landes au glacier Girose. Il vient d'ailleurs de publier un aperçu de cette dernière expérience sur son blog.

Présent au festival d'Angoulême, le dessinateur activiste a tenu à se rendre sur un blocage d'agriculteurs et d'agricultrices, à Champnier, non loin de la cité de la BD : "C'était étrange d'être en train de signer des bandes dessinées à Angoulême alors qu'il est en train de se passer quelque chose en France et en Europe", a-t-il remarqué sur le barrage. "On est peut-être en train de vivre un moment de bascule politique important".

Il en a profité pour leur offrir son album Petit Traité d'écologie sauvage. Ce samedi après-midi, elle passe de main en main et porte la dédicace "Pour le blocage de la RN141, que le blocage dure et qu'il déborde les syndicats ! Soutien !" Pendant ce temps, le dessinateur discute revendications et modes de lutte avec les principaux intéressés. Séduit par la manière dont les agriculteurs n'ont pas attendu les syndicats pour s'organiser, Pignocchi, écologiste et activiste, voit là un moyen de faire converger les luttes, notamment agricoles et environnementales, que des discours plus institutionnels ont pu opposer. "La bande dessinée, je l'utilise maintenant comme des œuvres de propagande, ou de contre-propagande. À Notre Dame des Landes, c'est arrivé que des gens me disent 'On est là parce qu'on a lu vos BD' et c'est là que l'utilité concrète devient la plus évidente", se félicite-t-il.

Témoignage, contemplation, anticipation ou "propagande", auteurs et autrices trouvent à leur manière une forme d'engagement, plus ou moins affirmé, lorsqu'ils s'emparent des sujets brûlants de l'environnement, du climat, du vivant et de l'avenir de la planète. Ce faisant, le neuvième art se fait parfois politique, et pourrait à terme, en visant le cœur et la tête, secouer les consciences de quelques lecteurs et lectrices.

"La BD est basée sur l’incarnation des personnages, on fait le pari de rapprocher le lecteur des personnes qui vivent ces situations, malgré la distance et les biais. Parler des gens qui sont déjà touchés par les problématiques de pollution, visibiliser les personnes qui bataillent, qui subissent, et celles qui alertent. On a envie de peser dans le débat politique, à notre manière", conclut Amélie Mougey, rédactrice en chef de La Revue Dessinée.

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