Les métastases de la crise du service oncologie à l'hôpital d'Angoulême

Faute de médecins spécialisés en cancérologie, des patients normalement suivis à Angoulême vont être transférés dans d'autres établissements de la région. Une situation que certains vivent très mal alors que la crise couve depuis plusieurs années à l'hôpital.
Une centaine de patients du centre hospitalier d'Angoulême va être réorientée vers d'autres établissements.
Une centaine de patients du centre hospitalier d'Angoulême va être réorientée vers d'autres établissements. © C.Landais - France Télévisions

"Qu’est-ce que je peux faire ? C’est le pot de terre contre le pot de fer". Son époux assis à ses côtés dans leur salon, Bernadette Cherfallot continue de lire à haute voix, incrédule, le courrier qu'elle vient de recevoir du centre hospitalier d'Angoulême. Cela fait plusieurs années qu'elle se bat contre la maladie et qu'importe si, une fois de plus, ses cheveux en ont fait les frais. Ce qui la révolte, c'est cette lettre qui va sérieusement compliquer sa vie dans les semaines à venir.

Alors qu'Angoulême propose un plateau technique performant, c'est à la clinique Tivoli de Bordeaux que Bernadette doit suivre son traitement.
Alors qu'Angoulême propose un plateau technique performant, c'est à la clinique Tivoli de Bordeaux que Bernadette doit suivre son traitement. © C.Landais - France Télévisions

"Je crie au secours !"

"A compter du 1er juillet 2021, le service d'oncologie du CH Angoulême ne pourra poursuivre que partiellement les prises en soins des patients traités jusqu'à présent au CH Angoulême", écrit l'administration, "pour éviter toute rupture de soins ou tout retard de prise en charge, le CHA n'a pas d'autre choix que d'organiser une réorientation des patients ne pouvant plus être suivis dans ses services". En clair, c'est désormais à Bordeaux que, trois fois par mois, Bernadette devra se déplacer pour suivre son protocole de chimiothérapie. Un calvaire.

"Le rendez-vous est à 15 heures et je dois partir à 13 heures parce que la clinique est en centre-ville", explique-t-elle, "s’il n’y a pas de pépins sur la route, ça ira. Mais vous vous rendez-compte… Et le souci, d’être là dans cette ambulance et de me dire qu’on m’attend là-bas… Parce que les traitements n’attendent pas, ils arrivent à la dernière minute et ils sont injectés. Je vois très bien comment ça se passe à Angoulême, c’est fait sérieusement. C’est catastrophique pour tous les malades, je ne suis pas toute seule ! Je crie au secours !"

Michel Martin, président de la Ligue contre le Cancer, oscille entre colère et inquiétude pour les patients.
Michel Martin, président de la Ligue contre le Cancer, oscille entre colère et inquiétude pour les patients. © C.Landais - France Télévisions

Un risque de retard de prise en charge de certaines maladies

Cette détresse, Michel Martin la comprend parfaitement, ainsi que la colère qu'il partage avec tous ces patients mis devant le fait accompli. L'ancien chef du service pneumologie de Girac est aujourd'hui le président de la Ligue contre le Cancer en Charente. Son seul pouvoir a été d'alerter le conseil de surveillance de l'hôpital et son président, le maire de la ville, pour qu'il intervienne auprès de l'Agence Régionale de Santé. Mais c'est aujourd'hui surtout de tenter, tant que faire se peut, de rassurer les patients.

"200 kilomètres dans la journée pour 24 heures de traitement… ce sont des gens qui sont déjà très fatigué, c’est extrêmement stressant et ce n’est pas supportable", explique l'ancien praticien, "on a les moyens de traiter sur Angoulême, il y a tout le plateau technique et tout ce qu’il faut pour faire les traitements, il faut donc que ces traitements soient faits à Angoulême pour les patients charentais". On sent poindre de la colère dans sa voix, de l'inquiétude aussi.

15 % des patients du Centre Hospitalier d'Angoulême devront continuer leur traitement à Bordeaux, Limoges ou Poitiers.
15 % des patients du Centre Hospitalier d'Angoulême devront continuer leur traitement à Bordeaux, Limoges ou Poitiers. © C.Landais - France Télévisions

Pour tous ces patients, partir dans un nouvel établissement, cela signifie souvent repartir de zéro dans leur relation avec l'équipe soignante. "Faire le perroquet", comme dit Bernadette. Il faut tout réexpliquer, ressasser une fois encore cette longue liste de symptômes et d'effets secondaires afin qu'une réunion de concertation pluridisciplinaire puisse se tenir avant d'engager un nouveau protocole. "Normalement entre les premières consultations médicales et la proposition thérapeutique, le délai est entre quatre et six semaines, ce qui n’était déjà pas facile à tenir", détaille Michel Martin, "mais il est évident que la pénurie d’oncologues ne permettra pas de maintenir ces délais et va entraîner un risque de retard de prise en charge des maladies et d’une décision thérapeutique telle qu’une intervention chirurgicale".

"C'est lamentable" ; Françoise Capdevielle non plus ne décolère pas. La présidente de l'association "Fleur d'Isa" qui vient en aide aux malades du cancer avait récemment envoyé un courrier à la direction de l'hôpital. Elle connait bien la situation délétère qui envenime le fonctionnement du service oncologie depuis déjà trop d'années. Elle ne s'imaginait pourtant pas qu'on en arrive à de telles extrémités. "Ce qui est absolument anormal, c’est de ne pas avoir anticipé les remplacements des médecins. Surtout que ceux qui étaient en remplacement avaient alerté plusieurs fois l’Agence Régionale de Santé et la direction. Sous des prétextes d’économie ou on ne sait quoi, il n’y a eu aucune anticipation", déplore-t-elle.

"Les fortes perturbations dans l’effectif médical de ce service à partir de 2018 ont provoqué des difficultés dans la prise en charge de patients", indique le rapport de la Cour Régionale des Comptes.
"Les fortes perturbations dans l’effectif médical de ce service à partir de 2018 ont provoqué des difficultés dans la prise en charge de patients", indique le rapport de la Cour Régionale des Comptes. © C. Landais - France Télévisions

La Chambre régionale des Comptes s'en mêle

Alors bien sûr, les besoins et donc les manques de spécialistes en oncologie ne sont pas propres à la seule Charente. Mais, le service de Girac est, en plus, victime d'une situation interne pour le moins particulière. Comme nous l'évoquions déjà en 2018, des querelles entre praticiens avaient entraînés de multiples arrêts maladie de personnels soignants, notamment du chef du service. Malgré des investissements conséquents comme l'achat d'un nouveau scanner récemment, les problèmes relationnels n'ont jamais été complètement réglés.

Une situation que vient de pointer du doigt la Chambre Régionale des Comptes dans un rapport publié il y a deux jours. "La gestion du personnel non médical est affectée par un absentéisme élevé, surtout pour maladie ordinaire", peut-on lire dans ce document, "celle du personnel médical a subi de fortes perturbations dues à un turn-over excessif des médecins, provoqué par des démissions, des arrêts maladie longs, et par la suspension du chef de service. L’adaptation de l’effectif médical aux besoins de soins se réalise avec difficultés".

Tellement de "difficultés" que Bernadette Cherfallot est donc contrainte désormais de se déplacer à Bordeaux pour mener son combat qui lui prend déjà tellement d'énergie. "Le CHA poursuit et concentre ses efforts pour recruter des praticiens en nombre suffisant pour proposer de nouveau, dans les meilleurs délais, une offre de soins complète en cancérologie, et assurer, ainsi, une prise en charge de qualité et de proximité aux patients charentais", indique la direction de l'hôpital dans un communiqué de presse. Les patients charentais, eux, s'impatientent.

 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
santé société cancer