La chloroquine, réponse au coronavirus ? Nos hôpitaux balancent entre espoir et prudence

Plaquénil, c'est le nom commercial de cette molécule, jusque là prescrite comme antipaludique notamment / © Frédéric Vennarecci / APM / MaxPPP
Plaquénil, c'est le nom commercial de cette molécule, jusque là prescrite comme antipaludique notamment / © Frédéric Vennarecci / APM / MaxPPP

Un décret encadre désormais l'utilisation, pour les malades du Covid-19, de ce traitement controversé, vanté par le professeur marseillais Didier Raoult. En Poitou-Charentes, entre l'enthousiasme de Royan et les réserves des autres, les positions divergent.

Par Marie-Ange Cristofari

Dans le décret publié, le ministre de la Santé élargit le champ de prescription de la chloroquine aux patients atteints du coronavirus. Mais ce traitement ne peut être dispensé que dans un cadre hospitalier. Un texte modifié ce vendredi qui limite toutefois l'usage de ce médicament aux cas graves.

Sauveur Meglio, le chef des urgences de l’hôpital de Royan, est catégorique. "Nous avons la nécessité d’être impertinent !". Au-delà du décret, il se réjouit surtout de l’autorisation limitée au milieu hospitalier, qui permet un meilleur contrôle par rapport à la "petite" toxicité du produit.

"Sans rien ou avec un parachute ?"

Selon lui, il existe un faisceau de présomptions pour dire que ce traitement, a priori, marche.

Raoult est un virologue réputé, dont le sérieux scientifique n’est plus à prouver. On nous dit que les patients traités à la chroloquine auraient guéris spontanément ? Et alors ? Il y a trop d’aggravations de cas ! Et trop de cas qui vont bien et 7 jours après vont mal. Est-ce vraiment raisonnable d’avoir un traitement possiblement efficace et de ne pas s’en servir ? C’est comme sauter d’un avion. Tu sautes sans rien ou avec un parachute ?
- Sauveur Meglio, chef des urgences du CH de Royan

Depuis quelques jours déjà, une petite dizaine de patients de Royan bénéficie de ce traitement (qui associe en fait deux molécules : l’hydroxylchloroquine et l’azytromycine), au sein d’un protocole sécurisé. Une décision collégiale, approuvée par le médecin référent Covid-19 du centre hospitalier, et désormais mieux encadrée légalement, grâce au décret.

En cas de suspicion de Covid-19, sont ainsi réalisés un bilan par électrocardiogramme, un dosage du potassium, un scanner thoracique pour évaluer les atteintes des poumons. Ensuite sont éliminées les éventuelles incompatibilités. Si les résultats sont favorables, peuvent être prescrits cinq jours de traitement. Le patient revient pour un contrôle clinique, et si le traitement est bien toléré, une nouvelle prescription est fournie par la pharmacie de l’hôpital.
Tous les médicaments qui sortent sont nominatifs, pour permettre un strict contrôle des stocks.

A ce stade, aucun de ces patients n’est encore au terme des 10 jours. Mais le Dr Meglio, également responsable régional de l’association des médecins urgentistes de France (et à ce titre aligné sur la position de son président national Patrick Pelloux), le martèle "Si demain, on nous dit, grâce à l’essai clinique, "ça ne marche pas" moi je n’aurais aucun regret". Le praticien va même plus loin

Ce serait déraisonnable de réserver ce traitement aux cas avancés, il n’y a pas de médicament miracle dans ces cas-là. Il faut le donner à ceux qui le veulent, qui n’ont pas d’incompatibilité. Et le donner précocement… On couperait le temps de contagiosité, et on réduirait la possibilité de voir des cas graves.

Chose que ne permet donc plus le décret dans sa version finale.

Méfiance, méfiance…

A La Rochelle, la direction de l’hôpital public conseille la prudence.

Il y a eu assez d’affaires par le passé pour se méfier d’éventuels effets indésirables
- Pierre Thépot, directeur du Centre Hospitalier de La Rochelle

Il se réjouit toutefois de cette étude poussée, des essais cliniques menés en ce moment et du décret, qui fixe des limites. "C’est à chaque médecin, dans le respect de ce cadre, de savoir quelle utilisation il peut faire de ce produit."

Position mesurée également à Niort. Le docteur Simon Sunder qui dirige le service des maladies infectieuses pointe les études discordantes, le trop faible nombre de patients du Pr Raoult. Le vaste essai clinique autorisé par le gouvernement va permettre une évaluation régulière, au fur et à mesure, pour voir si des choses significatives émergent dans un sens ou dans un autre.

On oublie le possible effet négatif. Il existe. Ce traitement n’a pas fait la preuve de son efficacité
- Simon Sunder, chef du service des maladies infectieuses au Centre Hospitalier de Niort

Le décret offre le cadre légal qui manquait et restreint l'usage aux spécialistes. Avant cela, l'entière responsabilité pesait sur le médecin, un risque important pour ce médicament hors AMM (Autorisation de Mise sur le Marché). Toutefois, pour lui aussi, la limitation désormais fixée aux seuls cas graves fait perdre de son intérêt à la molécule.

Nous, notre vision à Niort, c’est que si on propose un traitement, c’est pour les cas hospitalisés et le plus tôt possible. C’est là qu’il pourrait y avoir un bénéfice. En médecine de ville, pour les patients suspects, le risque toxique est plus grand que le bénéfice éventuel.

Pas de perte de chance

Car tous les patients ne peuvent recevoir cette molécule (problèmes cardiaques, incompatibilité avec un traitement de fonds, insuffisance rénale). Sur la dizaine de patients hospitalisés à Niort pour le Covid-19, seuls quelques-uns se sont vus prescrire de la chloroquine. Ils sont suivis attentivement…

Les patients qui ne reçoivent pas le traitement ne subissent pas une perte de chance. Le principe premier, c’est de ne pas nuire

De son côté, le CHU de Poitiers, par la voix de son service communication, refuse de se prononcer publiquement sur ce sujet polémique "à chaud".
Y a-t-il des patients Covid-19 actuellement sous chloroquine au CHU ? Pas pour l’instant. Peut-être d’ici la semaine prochaine, d’éventuels cas en bénéficieront, mais dans le strict respect des critères de prescription établis par le haut conseil de la santé publique.
 

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