Faut-il salarier les médecins pour lutter contre les déserts médicaux ?

© MaxPPP - IP3 Press - Luc Nobout
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De plus en plus de collectivités locales, mairies ou départements, créent des centres de santé pour répondre à la pénurie de professionnels dans certaines zones sous dotées. C'est le cas de la mairie de Tulle qui a présenté ce 13 janvier 2020 sa nouvelle structure. Est-ce une bonne solution ?

Par Gwenola Beriou

A l'instar de la mairie de Tulle, qui vient d'ouvrir le premier centre de santé municipal du Limousin, avec trois médecins salariés par la commune, ces structures publiques séduisent de plus en plus de collectivités locales, pour pallier le déficit de médecins dans certaines zones sous dotées.

Le conseil départemental de la Corrèze a créé en septembre 2019 son propre centre de santé départemental, avec deux antennes à Egletons et Neuvic. Il embauche pour l'instant quatre médecins, qui répartissent leur temps de travail sur les deux structures, mais l'objectif est de tourner à une petite dizaine de professionnels d'ici fin 2020, avec d'autres antennes à Bort-les-Orgues, Sornac et Chamberet.
C'est le deuxième centre de santé départemental créé en France, après celui - pionnier - de la Saône-et-Loire, ouvert en janvier 2018, et qui compte aujourd'hui 50 médecins répartis sur 5 centres et 19 antennes sur le département.

D'autres projets existent sur le territoire de l'ex-Limousin, à Dun-le-Palestel, Boussac (projet porté par la Mutualité Française en lien avec la Communauté de communes Creuse Confluence), à Aubusson (Mutualité française et conseil départemental de la Creuse) ou encore sur le territoire Bellegarde-en-Marche.
 

Quels avantages pour les médecins et les patients ?


Ce système vise à attirer des médecins sur des territoires sous dotés, en leur proposant un mode de vie différent : 35h par semaine, contre parfois le double en libéral, un travail en groupe, des tâches administratives souvent allégées, des arrêts maladie et congés maternité…
Pour le patient, il permet de trouver un professionnel plus près de chez lui, même si c’est souvent sur des horaires plus réduits et que la permanence des soins n’est pas forcément assurée.
 

Est-ce que ça marche ?


C'est là que le bât blesse, car ce système coûte cher aux collectivités locales, qui pallient ainsi les manques de l'Etat et de l'Assurance Maladie.
Elles versent les salaires des médecins, indexés sur la fonction publique hospitalière (soit 5000 à 7000€ net par mois). En contrepartie, elles touchent le montant des consultations, ainsi qu’une aide de l’ARS et de l’Assurance Maladie.

Mais la plupart du temps ces centres sont déficitaires.
Le président (LR) du conseil départemental de Saône et Loire, André Accary, estime ainsi qu'il faut 3 ans avec au moins 30 professionnels à temps plein pour atteindre l’équilibre.

C'est une véritable entreprise qui se crée. Le modèle économique est compliqué. Il a fallu investir deux millions d'euros au départ. Pour que cela tienne, l'échelon idéal me semble être celui du département, afin de ne pas rentrer en concurrence avec la médecine libérale. Il y a plus de souplesse pour redéployer les effectifs en fonction du maillage des médecins libéraux." - André Acary

Pascal Coste, le président (LR) du conseil départemental de la Corrèze, estime que le centre de santé devrait lui coûter 200 000 euros par an, sur un budget global de 1,6 million d'euros, mais il reste fataliste : 

On a l'habitude de pallier les défaillances de l'Etat. Mais quelle attitude faut-il adopter : rester sans rien faire ou prendre le taureau par les cornes ? 20% des Corréziens n'ont pas de médecin traitant. Ce n'est pas normal. Le centre de santé propose une offre de soins complémentaire, et peut-être provisoire s'il permet d'attirer sur notre territoire de nouveaux professionnels, qui choisiront peut-être après de repasser en libéral". - Pascal Coste
 

Un nouveau modèle de médecine


Le salariat des médecins remet en cause le système de rémunération à l'acte sur lequel est basé la médecine libérale. Pour le Dr Hélène Colombani, présidente de la Fédération nationale des centres de santé (FNCS), c'est une bonne chose : 

On ne peut pas continuer en France sur le modèle : l'hôpital c'est le public, la médecine de ville c'est le privé. La santé est un service public. Il doit être porté par le public. Le système de rémunération au forfait permet de se libérer  des aspects de rentabilité.  Il permet une approche plus globale de la prise en charge du patient, en incluant la prévention. Il faut changer de paradigme en France". - Dr Hélène Colombani


Les médecins libéraux ne sont pas de cet avis. Le syndicat MG France estime que le salariat des médecins est loin d'être la solution idéale, et que la généralisation des centres de santé n'est pas envisageable, car ce système est trop coûteux. Mais ils ne peuvent que constater l'échec du système actuel face à l'apparition des déserts médicaux.
Ces prochaines années, deux visions de l'exercice médical vont s'opposer...




 

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