Bordeaux : des associations dénoncent « l’enfermement illégal » d’étrangers au Centre de rétention administrative

En pleine crise sanitaire, des étrangers sont enfermés au CRA de Bordeaux en attendant d’être expulsés et alors que les frontières hors zone Euro sont fermées. « On ne peut enfermer que s'il existe des perspectives d’expulsion », dénonce la Cimade. 

Une cinquantaine de personnes s'est réunie devant le Centre de rétention administrative de Bordeaux pour la défense des droits des étrangers.
Une cinquantaine de personnes s'est réunie devant le Centre de rétention administrative de Bordeaux pour la défense des droits des étrangers. © C.O

Impossible de se rendre dans un Centre de rétention administrative. Une solution existe pour rentrer en contact avec les personnes détenues, le téléphone. Deux cabines téléphoniques sont mises à leur disposition pour passer ou recevoir un coup de fil. Après quatre sonneries, le jeune Makrem Salah décroche. Il a été conduit au CRA de Bordeaux il y a trois jours après un contrôle de police à la gare de Bordeaux où il comptait prendre un train pour se rendre chez son oncle qui l’héberge depuis qu’il est arrivé à Bordeaux il y a trois mois. Aujourd’hui, il a eu une audience avec le juge des libertés et de la détention. Une audition qui s’est faite par visioconférence depuis le centre de rétention situé au sous-sol du commissariat de Bordeaux. « Mon avocat me dit qu’il faut attendre », explique Makrem Salah, 26 ans, Tunisien.

« Ici c’est horrible (…).Il a cousu ses deux lèvres, puis il a pris un bout de verre et s’est ouvert le ventre »

« Ils me diront demain si je peux ressortir », nous dit Makrem. « La frontière avec la Tunisie est fermée à cause du Covid mais ils me disent qu’avec les accords entre la France et la Tunisie, ils peuvent renvoyer n’importe qui dans son pays, n’importe quand. Ma compagne qui vit en Belgique est enceinte. Je veux la rejoindre mais ils s’en foutent ». Selon lui, ils seraient à peu près quinze à être retenus au CRA de Bordeaux en ce moment. Normalement, il peut « accueillir » vingt personnes mais avec la crise sanitaire, la jauge a été revue à la baisse. 

Ici c’est horrible. Tout le monde est dans le stress, certains doivent prendre leur traitement mais ils ne l’ont pas.

Makrem Salah

"Un Georgien a fait une crise car on ne lui avait pas donné ses médicaments", raconte Makrem, "et il a été frappé par la police. Il avait la haine. Il a pris une aiguille et un fil. Il a cousu ses deux lèvres, puis il a pris un bout de verre et s’est ouvert le ventre, ils l’ont emmené à l’hôpital et il est revenu dès le lendemain ».

© France 3 Aquitaine

Grèves de la faim au sein du CRA

« On a beaucoup de tentatives de suicide surtout depuis la crise sanitaire », explique Maître Delphine Meaude. L’avocate fait partie de l’Institut de défense des étrangers (IDE) créé par le Conseil de l’Odre du Barreau de Bordeaux.  Sa mission est d’assurer une meilleure défense des droits des étrangers sur le sol français. « On les enferme de façon compliquée », analyse l’avocate. « Ils ne savent pas comment cela va se passer, mangent des lames de rasoirs, font aussi des tentatives de suicide par pendaison. On en a recensé au moins une dizaine depuis un an. 

Le juge de la liberté et de la détention et le procureur ne s’inquiètent pas plus que cela de la situation actuelle, pareil pour les grèves de la faim .

Delphine Méaude (Institut de Défense des Etrangers)

Il y a une semaine, neuf détenus avaient entamé une grève de la faim. Aujourd’hui, selon Makrem, ils ne seraient plus que trois. « On a sans arrêt des revirements de jurisprudence », dénonce Delphine Meaude qui se rend régulièrement au CRA pour s’entretenir avec ses clients. « En mars, on disait qu’ils ne seraient pas éloignées donc qu’il ne servait à rien de les mettre en CRA. Puis les juges changent d’avis. Alors, on les laisse là et on verra bien si on réussit à les faire partir ».

 « On ne peut enfermer que s’il existe des perspectives d’expulsion » (Cimade)

La Cimade intervient dans les Centres de rétention administrative pour accompagner les personnes dans l’exercice de leurs droits. Maud Steuperaert est la responsable régionale des intervenants en CRA de la Cimade. Elle dénonce la politique actuelle, « d’autant plus en période de crise sanitaire ». "Les personnes détenues ont souhaité manifester leur colère avec cette grève de la faim".

Ils sont enfermés en attendant une éventuelle expulsion vers des pays dont les frontières sont fermées. Ils ont obligation de réaliser des tests PCR pour préparer leur expulsion. S’ils refusent, ils sont condamnés à des peines de prison.

Maud Steuperaert (Cimade)

"Cela va totalement à l’encontre de la déontologie médicale", dénonce la jeune femme. "Ils subissent un enfermement qui se justifie difficilement d’un point de vue légal. Un certain nombre sont dans une situation où ils ne peuvent pas être renvoyés car les frontières sont fermées. D’autres car les autorités disent que les frontières vont peut-être rouvrir. Parfois ils sont gardé plus de 60 jours dans les CRA dans la perspective que les frontières soient rouvertes ». Rappelons qu’une personne ne peut pas être détenue plus de 90 jours dans un CRA. "Or la logique doit être inverse. On ne peut enfermer que s’il y a une perspective d’expulsion. C’est ça la loi", conclut Maude Steuperaert. « Nous voulons clairement dénoncer cet enfermement qui légalement se justifie difficilement, qui plus est dans le contexte sanitaire actuel. Alors que parallèlement on prend des risques car on connaît la possibilité de clusters dans les CRA. Les CRA doivent fermer de manière générale, et plus particulièrement en ce moment ».

Un rassemblement devant le CRA de Bordeaux

Une cinquantaine de personnes y ont participé. On comptait des militants, des représentants du NPA, CNT, LO notamment. Tous étaient là pour la défense des droits des étrangers. Parmi eux Philippe Poutou, conseiller municipal d’opposition. « On est là pour la défense des réfugiés, des migrants », annonce-t-il. « C’est une solidarité, on essaie de se mobiliser et d’être derrière les associations. Nous on pense que ces CRA c’est une mauvaise idée, une mauvaise pratique, car la rétention c’est de la détention. C’est la privation de libertés pour des gens qui n’ont pas commis de délit en réalité. Ils n’ont pas de papiers donc pas le droit de vivre ici et nous on revendique la liberté d’installation, la liberté de circulation."

On veut une société qui puisse discuter de ces problèmes-là, avoir des lieux d’accueil et permettre de discuter de comment et où ces gens peuvent s’installer (…). Parce qu’il faut quand même tenir compte du drame humain vécu par ses gens-là.

Philippe Poutou

Fin mars un détenu aurait été retrouvé mort un matin, par les surveillants du CRA de Bordeaux. « Là il y a en plus une situation un peu plus grave qui est en train de se passer", poursuit Philippe Poutou. "On ne sait pas exactement ce qui s’est passé. A l’origine il y a un décès d’un détenu. Quelle est la raison du décès ? On ne sait pas mais on sait que cela raconte la difficulté des conditions de vie pour ces gens-là ». 

« La Cimade nous a informés de ce décès », dit Delphine Meaude, « une enquête de police est en cours ». Elle devra déterminer les causes de cette mort et les conditions dans lesquelles elle est survenue.  

Ce soir, le jeune Makrem Salah dormira "dans sa cellule de trois mètres sur quatre avec quatre autres personnes". La boule au ventre, il attend de savoir si le juge le renverra en Tunisie et par quel moyen. Cette fois-ci, il n’avait pas fait de demande de titre de séjour. Car après avoir tenté deux fois de retrouver son père et son frère en France, Makrem a fait l’objet d’une Interdiction du territoire français (ITF). Cela ne l’a pas empêché de venir à nouveau. Mais pas par la mer cette fois-ci.

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