Bordeaux : "Nous sommes toutes maltraitantes" alertent les sages-femmes et aides-soignantes de la maternité de Pellegrin

Les sages-femmes et aides-soignantes de la maternité du centre hospitalier Pellegrin à Bordeaux tirent la sonnette d'alarme. Elles dénoncent un manque de personnel, surtout la nuit, qui conduit à des situations à risques. Un préavis de grève a été lancé par le syndicat Sud Santé. 

Les urgences de la maternité Aliénor d'Aquitaine, au sein du centre hospitalier Pellegrin, à Bordeaux. Photographie d'illustration.
Les urgences de la maternité Aliénor d'Aquitaine, au sein du centre hospitalier Pellegrin, à Bordeaux. Photographie d'illustration. © Taris Philippe / Maxppp
Il y a quelques jours, la sage-femme Anna Roy, connue pour ses interventions dans l'émission "La Maison des Parents" sur France 4 lançait un appel au président de la République Emmanuel Macron et une pétition pour dénoncer les conditions d'accouchement des femmes en France et réclamer des hausses des effectifs. 

Se déclarant "maltraitante" envers ses patientes en raison de ses conditions de travail, elle réclame la mise en place d'un principe simple pour améliorer la prise en charge : "une femme par sage-femme". 

Préavis de grève à Pellegrin 

Un constat et une demande largement partagés par les aides-soignantes et les sages-femmes de la maternité Aliénor d'Aquitaine, au sein de l'hôpital Pellegrin de Bordeaux, où un préavis de grève a été lancé pour mardi 24 novembre, si la réunion de concertation prévue lundi 23 novembre avec la direction n'aboutit pas à un accord. 

Charline Pierre y travaille depuis bientôt quatre ans, et la sage-femme se sent également "maltraitante" envers ses patientes, comme elle le déplore. "Les gardes chargées se multiplient, pendant les nuits, il nous arrive de faire 15 accouchements en douze heures, à cinq sages-femmes" déplore-t-elle.

À trois parturientes par sage-femme, l'accompagnement se réduit au minimum. "Et tous ces accouchements ne se passent pas forcément bien, il peut y avoir deux hémorragies de la délivrance, des césariennes en urgence, etc". 


Comme Anna Roy, je me sens maltraitante envers les patientes, et c'est notre cas à toutes. On réussit à éviter les accidents, mais la prise en charge est loin d'être optimale. Il arrive que j'accueille la patiente, que je lui pose la péridurale, je la retrouve pour l'accouchement, et c'est tout ! Ce n'est pas ma conception de ce métier. 

Charline Pierre, sage-femme à la maternité de Pellegrin

La principale revendication des sages-femmes et aides-soignantes de Pellegrin, c'est d'obtenir la création d'un sixième poste de sage-femme pour la nuit. Actuellement, six sages-femmes assistées de cinq aides-soignantes  et auxiliaires de puériculture travaillent dans l'une des treize salles d'accouchement dans la journée, mais elles ne sont que cinq la nuit.

Pourtant, le nombre d'accouchements nocturnes est presque aussi élevé que pendant la journée : en 2020, jusqu'au mois d'octobre compris, 2 627 bébés étaient nés le jour, contre 2 309 naissances de nuit. "La création d'un sixième poste de sage-femme pour la nuit, comme en journée, est indispensable pour faire face à l'explosion des naissances" plaide Charline Pierre. 

La maternité Aliénor d'Aquitaine, qui est de niveau trois, est le centre de référence régional pour la prise en charge des grossesses pathologique. Près de 150 sages-femmes y travaillent, ainsi que 125 aides-soignantes et auxiliaires de puériculture. En 2010, 5 076 naissances y étaient enregistrées.

Ces dernières années, ce chiffre a progressé pour atteindre les 5 500 accouchements en moyenne par an. Et au regard de l'augmentation de la population bordelaise, le nombre de naissances à Pellegrin est encore amené à augmenter dans les années à venir. 

→ Vidéo : l'appel de la sage-femme Anna Roy adressée au président de la République (Brut)

VIDEO. Anna Roy : "Monsieur le président, je voudrais vous parler des conditions dans lesquelles les femmes accouchent, en France, en 2020."

"On prend des risques tous les jours"

Maéva Dureau, aide-soignante à la maternité de Pellegrin depuis sept ans, estime elle aussi que la prise en charge des parturientes se dégrade depuis plusieurs années. "On partage toutes l'appel d'Anna Roy" confirme-t-elle. 
 

Les femmes sont de mieux en mieux renseignées, et de plus en plus nombreuses à vouloir un accouchement physiologique. Dans ce cas-là, elles ont besoin de plus de temps et d'un accompagnement adapté, avec beaucoup de réassurance et de présence.

Maeva Dureau, aide-soignante à la maternité Pellegrin


"À cause du manque d'effectif, on prend tout le temps des risques", regrette Maéva, qui dénonce aussi la situation des urgences, où "il faudrait une aide-soignante supplémentaire pour les admissions". Actuellement, trois sages-femmes et une aide-soignante sont affectées aux urgences obstétricales et gynécologiques de la maternité. 

Il y a quelques mois, Maéva a assisté une sage-femme lors d'une interruption médicale de grossesse. Une épreuve douloureuse pour un couple et pour l'équipe, rendue plus difficile par le manque de moyens humains. "La sage-femme avec qui j'étais en binôme a dû partir très vite pour assister une autre collègue. J'ai dû m'occuper seule de préparer le corps de l'enfant pour le présenter à ses parents qui voulaient le voir, et m'excuser auprès d'eux du départ de la sage-femme" se souvient Maéva, que ce moment a marqué. "Ma collègue sage-femme a eu l'impression de me mettre en difficulté, ça a été dur pour elle aussi". 

De multiples revendications 

Outre les effectifs supplémentaires, les sages-femmes et aides-soignantes interrogées déplorent toutes un manque de matériel, même le plus basique. Par exemple, "Nous n'avons même pas un thermomètre dans chaque salle" regrette par exemple Maéva Dureau. 

Sa collègue Virginie Girons pointe une autre injustice : "Nous n'avons pas le droit à la prime d'exposition au sang et matières biologiques, comme c'est le cas dans les autres services d'urgences !" L'aide-soignante qui travaille en maternité depuis dix ans réclame l'accès à cette prime, de soixante euros par mois environ, depuis plusieurs mois. Elle s'est adressé par courrier à Marlène Schiappa, Brigitte Macron et Olivier Veran, sans obtenir de réponse positive pour le moment. 

Autre revendication portée par les sages-femmes : une augmentation de la rémunération de leurs collègues contractuelles, "elles sont très nombreuses, peut-être 40 sur le total des sages-femmes, et embauchées à un point d'indice si bas qu'il n'existe plus nul part ailleurs", pointe Charline Pierre. "Elles gagnent environ 1600 euros par mois, ce qui n'est pas normal étant donné le niveau d'études, les gardes de nuit, etc". 

Des négociations à venir 

Gilbert Moudens, du syndicat Sud Santé, qui a lancé le préavis de grève, constate depuis deux ans que la situation se dégrade et que les fiches d'alertes se multiplient. "Il y a une dégradation de la situation et un manque d'effectif qui n'est pas à la hauteur du premier CHU de France" souligne-t-il, en référence à un récent classement du journal Le Point. 

Nous avons contacté la direction du CHU pour connaître sa position face aux revendications des salariées. Le service de communication nous a transmis la réponse suivante : "La direction du CHU indique qu’une réunion de négociation est prévue lundi. La direction présentera ses propositions à ce moment-là."

Si le personnel de maternité rentre effectivement en grève à partir de mardi, l'accueil des femmes se poursuivra normalement, expliquent nos intervenantes. "Nous porterons juste un bandeau ou un slogan sur notre blouse, et nous expliquerons la situation aux patientes" prévient la sage-femme Charline Pierre.

Mise-à-jour mardi 24 novembre : à l'issue de la réunion du lundi 23, qui n'a abouti qu'à la création du sixième poste de sage-femme de nuit, la grève a débutée ce mardi, et serait suivie par "environ 60% des sages-femmes et aides-soignantes", selon nos informations. 
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