Classement des grands crus de Saint-Emilion : deux figures du Bordelais devant la cour d'appel de Bordeaux

Photo d'illustration / © MaxPPP - Leon Tanguy
Photo d'illustration / © MaxPPP - Leon Tanguy

Deux figures influentes du Bordelais ont-elles été "juges et parties" dans le classement des grands crus de Saint-Emilion aussi prestigieux que controversé ? La question qui agite les milieux viticoles, et divise les magistrats, doit être tranchée par la cour d'appel de Bordeaux.

Par JC avec AFP

Hubert de Boüard et Philippe Castéja, deux grands noms sur la place bordelaise, sont soupçonnés d'avoir pris une part active dans le processus de classement de l'AOC "Saint-Emilion Grand Cru" de 2012 alors que leurs châteaux étaient en lice pour le palmarès.

Après six ans d'information judiciaire, une juge d'instruction avait ordonné le 16 août un procès pour "prise illégale d'intérêts", contre l'avis du parquet de Bordeaux qui avait fait appel, une démarche rarissime. Alors procès ou non-lieu ? Le dossier doit être débattu jeudi devant la chambre de l'instruction de la cour d'appel.

Créé en 1955 et révisé tous les 10 ans par l'Inao, établissement public dépendant du ministère de l'Agriculture, ce classement est synonyme de juteuses valorisations commerciales et financières pour les lauréats les mieux placés. Envers de la médaille, il est aussi entaché par des polémiques: le classement 2006 annulé par la justice administrative, un nouveau devait le remplacer en 2012. 
 

"Omniprésent"


Cette année-là, il devait donc consacrer Hubert de Boüard, consultant viticole et copropriétaire du Château Angélus, propulsé 1er grand cru classé A, tandis que le négociant Philippe Castéja, propriétaire du Château Trottevieille, était lui, maintenu 1er grand cru classé B.

Mais le vin était amer pour trois châteaux éconduits, Croque-Michotte, Corbin-Michotte et La Tour du Pin Figeac. Ils ont attaqué le classement devant la justice administrative en arguant notamment de la prépondérance de critères "accessoires" tels qu'oenotouristiques sur la qualité gustative et porté plainte au pénal en 2013, accusant leurs voisins d'être "juges et parties".

Les deux propriétaires mis en cause étaient membres du comité national des vins de l'Inao, l'Institut national de l'origine et de la qualité qui a adopté le règlement élaboré par des juristes, désigné les membres de la commission de classement et
approuvé la liste des lauréats avant homologation ministérielle. Mais quel rôle ont-ils réellement joué?
 
L'enquête n'a pas permis d'établir qu'ils avaient pris part à des votes. Mais tous deux ont été amenés "a minima" à participer à des séances clés de ce comité évoquant le classement, ce "alors qu'ils avaient des intérêts personnels dans des exploitations candidates", souligne la juge d'instruction dans son ordonnance consultée par l'AFP. En particulier, Hubert de Boüard était "omniprésent" à tous les stades du processus de classement.
 

Pas de comptes-rendus détaillés


Plusieurs témoins à ces réunions ont pourtant assuré qu'ils avaient d'eux-mêmes quitté les séances évoquant le grand cru. Mais les gendarmes n'ont pas retrouvé de compte-rendus détaillés pour étayer ces souvenirs.

Hubert de Boüard et Philippe Castéja ont toujours balayé les accusations de conflit d'intérêts, assurant qu'ils s'étaient déportés des délibérations. "L'enquête n'a pas démontré que Hubert de Boüard aurait pu intervenir ou chercher à intervenir sur le classement", a déclaré à l'AFP son avocat Antoine Vey. 

Jusqu'ici, leurs positions semblaient confortées et par la justice administrative qui a validé en appel le classement 2012 et par le parquet. Mais contre toute attente, ce dernier vient d'être contredit par le parquet général, représentant de l'accusation à la cour.
 

"Des charges suffisantes"


Selon ses réquisitions écrites du 12 février, il existe bien "des charges suffisantes à l'encontre" des deux mis en examen d'avoir "conservé un intérêt dans l'opération de classement" dont ils avaient "la charge d'assurer la surveillance". 

"Cela revient à demander à un maire de n'avoir aucune propriété sur sa commune", fustige Me Vey.
 
"Le parquet a fait cet appel étonnant, désavoué aujourd'hui par le parquet général, ce qui montre que le dossier est loin d'être vide", répond Me Eric Morain, avocat des plaignants. La décision devrait être connue sous plusieurs semaines.

"Pendant ce temps-là, ce classement n'est toujours pas remis en cause et cela a une vraie incidence financière pour eux", a-t-il déploré auprès de l'AFP, en évoquant leurs recours pendant au Conseil d'Etat.



 

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