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Dix-sept ans après la loi Taubira, reconnaissant l'esclavage comme un crime contre l'humanité,  Bordeaux, lève petit à petit le voile sur son passé. La législation, les associations et désormais, les élus organisent des événements pour commémorer l'histoire de la ville qui fut le quatrième port négrier en France. 

► France 3 Nouvelle-Aquitaine et France 3 Pays de la Loire consacrent le jeudi 10 mai, "Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions", une émission spéciale "L'archipel de la mémoire" avec Christiane Taubira,  Jean-Marc Ayrault,  Eric Saugera et Viktor Lazlo.




Journée nationale de la traite, de l'esclavage : la traite atlantique / l'archipel de la mémoire




Des lycéens à la découverte du "Bordeaux nègre"

"Ici c'était une prison. Et il y avait dans cette prison ce qu'on appelait un dépôt de Noirs". 
 
Le cours est énoncé en plein centre de Bordeaux, devant le Fort du Ha. et le professeur du jour c'est Karfa Diallo, président de l'association Mémoires et Partages, qui milite pour une meilleure  reconnaissance de la mémoire de l'esclavage.

Face à lui, une quinzaine d'adolescents, des élèves de seconde "Maintenance des équipements industriels", tous venus depuis le lycée Emile Combes, à Bègles, à quelques stations de tramway seulement de l'Ecole de la Magistrature, ou débute leur visite du "Bordeaux nègre".
 
Des élèves attentifs, qui se plient sans rechigner au jeu de questions réponses de Karfa Diallo, qui n'hésite pas à insister sur les chiffres clés.
"Redites-moi : combien de bateaux négriers sont partis de Bordeaux? "  "Quand Aimé Césaire a-t-il rédigé 'Cahier d'un retour au pays natal?' "


 

© MK / France 3 Aquitaine
© MK / France 3 Aquitaine

 

Bordeaux porte encore les traces de son passé négrier




Les réponses, 500 bateaux négriersl'année 1939 semblent bien assimilées par les lycéens. Pendant deux heures, tout le groupe va défiler dans les rues du cœur de Bordeaux, qui fut le quatrième port négrier de France.

Chaque arrêt révèle un pan d'histoire : un souvenir architectural, une rue portant nom de négrier… et  donne droit à une explication : le rapt, le voyage en bateau, ou encore la révolte des esclaves et la création d'Haïti, première république Noire, fondée sur un soulèvement d'esclaves.










 

La loi Taubira, un déclencheur

En 2001, à l'initiative de Christiane Taubira, alors députée de Guyane,  le parlement adopte une loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage comme crime contre l'humanité.

 

Les enseignants se sont sentis autorisés à traiter cette question en profondeur


Cette première "loi Taubira", onze années avant la légalisation du mariage pour les couples homosexuels, instaure une date de commémoration annuelle , le 10 mai, et accorde une plus grande place à l'enseignement de l'esclavage dans les programmes scolaires.
 
"Cette loi a été un véritable déclencheur, affirme Karfa Diallo. Elle a en quelque sorte autorisé les initiatives, et les actions pédagogiques au sein des écoles, collèges et lycées.
Les enseignants se sont sentis autorisés à traiter cette question en profondeur et à organiser des sorties sur le sujet 
"
 

Il faudrait à Bordeaux un monument pour commémorer tout ca



Professeure d'histoire et de français, Cécile Rapaport a préparé ses élèves pour cette sortie. Tous les ans, elle accompagne une classe dans ce parcours. "C'est important pour eux de connaître leur ville, et reconnaître la participation des uns et des autres à l'histoire de notre pays. Pourtant cette partie n'est pas très connue. Peut être qu'il faudrait à Bordeaux un monument pour commémorer tout ca", avance-t-elle.
 
 

Réécouter Christiane Taubira expliquer en quoi l'esclavage était un Crime contre l'humanité. Une interview qui date de 1999...





 

Christiane Taubira s'exprime sur l'esclavage en 1999

 

Où en est-on, 23 ans après la publication de "Bordeaux, port négrier" ?

En attendant le monument souhaité par l'enseignante, ou en est  Bordeaux ? Fait-elle enfin face à son passé ?  En 1995, l'historien Eric Saugera  publiait Bordeaux, port négrier. Un livre qui fait office de déflagration dans la ville, notamment chez les descendants d'acteurs du commerce triangulaire. Jusqu'alors le sujet était souvent, ou totalement ignoré, ou carrément tabou.



Les Bordelais préféraient qu'on parle de vin, de prestige, plutôt que de la traite négrière. Depuis, la parole s'est libérée


Si ce livre a fait tant de bruit, c'est que le l'historien était, non pas le premier à travailler sur le passé négrier de Bordeaux, mais celui qui a synthétisé les travaux existants, et les mettre à la disposition du public.
 
"Les Bordelais n'étaient pas particulièrement contents qu'on évoque la question, se souvient-il. Ils préféraient qu'on parle de vin, de prestige, plutôt que de la traite négrière. Depuis, la parole s'est progressivement libérée, reconnaît-il".


 




Eric Saugera, l'histoire de l'esclavage à Bordeaux

 

Un débat entre historiens

Contrairement à Karfa Diallo, l'historien assure ne pas avoir vu clairement d'avant/après la loi Taubira. Si cette loi l'a marquée, c'est surtout par le débat qu'elle a suscité entre historiens.

" A l'époque beaucoup de collègues critiquaient cet anachronisme et estimaient qu'on ne pouvait pas qualifier de crime contre l'humanité des faits commis il y a deux cent ans, dans un contexte totalement différent".

Un discours abolitionniste à l'académie royale de Bordeaux

 

Un relativisme que l'historien réfute. Il rappelle que le passé de Bordeaux inclut des négriers mais aussi des abolitionnistes. "André-Daniel Laffon de Ladebat, dont le père était un armateur et négrier, était membre de la Société des amis des Noirs. En 1778, il a tenu un discours abolitionniste à l'académie royale de Bordeaux dans lequel il dénonçait  le 'crime'  de l'esclavage"

 

 

 

 

Une prise de conscience qui va dans le sens de l'histoire.  Jeudi 3 mai, Alain Juppé annonçait valider les 10 propositions présentées par une commission,  créée spécialement sur l'esclavage.

La ville accueillera donc prochainement une oeuvre mémorielle à l'effigie d'une esclave. Et des panneaux explicatifs seront apposés sur les rues portant le nom d'esclavagistes ou de négriers, une requête portée de logue date par l'association Mémoires et partages.

Et ce n'est pas tout. La Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, instaurée par la loi Taubira, est respectée par de nombreuses communes françaises.  A Bordeaux, entre le 3 et le 10 mai,  se tient pour la deuxième fois, une semaine de  de la Mémoire, entre projection, table ronde, expositions et cérémonie officielle.
 


Un buste et une plaque

Car après un long silence, la ville accepte petit à petit les éléments sombres de son passé. Une discrète  plaque commémorative a été inaugurée aux Chartrons en 2006.  Un an auparavant, un buste de Toussaint Louverture, ancien esclave devenu héros de la révolte et de l'indépendance haïtienne était érigé sur la rive droite de la Garonne. Sa revalorisation est également l'un des engagements d'Alain Juppé.
 

 

 

Le buste de Toussaint Louverture, sur les rives de la Garonne / © DERRICK CEYRAC / AFP
Le buste de Toussaint Louverture, sur les rives de la Garonne / © DERRICK CEYRAC / AFP

 

Deux salles consacrées à la mémoire de l'esclavage ont été inaugurées au Musée d'Aquitaine en 2009. Pourtant, un récent sondage mené auprès d'un peu plus de 1 000 personnes a révélé que près d'un Bordelais sur deux interrogé estime "insuffisante" la politique mémorielle de la ville. Ce sondage a mené, entre autre, aux propositions de la commission de Marik Fetouh.




Réparer l'esclavage : la pédagogie pour les Bordelais

 

Dix-sept ans après l'adoption de sa loi, si Christiane Taubira, elle-même se réjouit de voir des petites communes lancer des initiatives de commémoration le 10 mai, elle le reconnaît : "Bordeaux traîne des pieds."

Une parole publique, une parole politique, responsable, digne, adressée aux Bordelaises et aux Bordelais, permettrait que la ville affronte son passé 

 

L'ex garde des Sceaux appelle de ses voeux une véritable prise de position de la part des élus locaux; "Toutes les collectivités qui l'ont fait se sont élevées, y compris dans le regard de l'autre", souligne-t-elle.