Grippe aviaire : Ceva Santé animale veut rester dans la course au vaccin et dépose un recours

Ceva Santé animale, écartée de l'appel d'offre sur la production de vaccins contre la grippe aviaire, a déposé un référé. Elle regrette que le ministère de l'Agriculture ait opté pour une entreprise allemande, au détriment de l'innovation et du savoir faire d'un acteur français.

Une décision "dommageable", "incompréhensible" "qui met nos élevages et nos éleveurs en danger". Marc Prikazsky, le PDG de Ceva Santé animale ne cache pas son amertume.  Le ministère de l'Agriculture a écarté son laboratoire de l'appel d'offres sur la production et la livraison de vaccins contre la grippe aviaire. 

C'est finalement le laboratoire allemand Boehringer Ingelheim qui a été retenu pour la production de 80 millions de doses de vaccin contre la grippe aviaire. Mais le laboratoire Ceva Santé animal, dont le siège social est basé à Libourne en Gironde, entend bien rester dans la course. L'entreprise  a fait savoir ce lundi 17 juillet qu'elle avait déposé un référé auprès du tribunal administratif de Paris. Le laboratoire se dit "particulièrement surpris par la décision de l'administration qui va à l'encontre des demandes et des filières à de nombreux égards"

L'offre de Ceva considérée moins "avantageuse"

Après l'appel d'offre lancé par l'État, trois entreprises s'étaient positionnées.  Seuls les résultats du girondin Ceva Santé animale et de l'allemand Boehringer Ingelheim apportaient "des garanties suffisantes", estimait fin mai l'Anses, l'agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail. Un peu plus d'un mois plus tard, l'offre de Boehring Ingelheim était finalement préférée, au motif qu'elle était "plus avantageuse" que celle de son concurrent libournais, en tenant compte du coût, de la capacité de production, des conditions de stockage des vaccins et de son adaptation au deux espèces de canard visés. Alors que son concurrent allemand a travaillé sur une vaccination des espèces de canard mulard et de barbarie, Ceva Santé animale s'est concentrée sur le mulard, très prisé par la filière du foie gras. 

Un vaccin dès le premier jour de vie des canetons

Pour autant, la première dose du vaccin, développé par Ceva Santé animale, a l'avantage de pouvoir être injectée par les vétérinaires dès le couvoir, c'est-à-dire dès le premier jour de vie des canetons, avant qu'ils ne rejoignent les élevages.  "Ceva espère que cette vaccination, qui garantit la meilleure couverture et impose le moins de contraintes logistiques aux éleveurs, sera valorisée dans le cadre de la future vaccination contre la grippe aviaire", note l'entreprise française, dans un communiqué.
Cette innovation technologique a déjà été saluée par la filière des éleveurs.  "C'est un avantage significatif sur le coût du vaccin, on a l'assurance d'une première injection au couvoir, l'éleveur n'a pas à s'en occuper.  Alors que pour une première injection à J+10 (tel que prévue par Boehring Ingelheim, ndlr), il faut intervenir dans chaque exploitation", note la présidente du CIFOG, le Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras, Marie Pierre Pé.

D'où les interrogations soulevées par Ceva Santé animale. "On focalise sur le coût du vaccin.  Mais, ce n'est pas ça le plus important quand on vaccine des milliers d'oiseaux : c'est le coût de la vaccination dans sa globalité", estime l'entreprise. 

Partage du gâteau ?

Ceva Santé animale ne s'en cache pas, elle aurait aimé que le marché soit partagé entre les deux acteurs encore en lice. L'entreprise s'étonne que l'administration "n’ait pas privilégié un scénario permettant la répartition des doses à produire entre les différents répondants à l’appel d’offres, afin de répartir les risques". Une solution qui, une fois encore, fait écho à celle proposée par la filière des éleveurs. "On comprend que Ceva n'avait pas toutes les qualités. Il n'est pas homologué pour les canards de chair de barbarie, or, la moitié de la production concerne ces canards, reconnaît Maire-Pierre Pé. Par ailleurs, le vaccin de Ceva est congelé, ce qui aussi pose des problèmes de matière de logistique".

La logique aurait été de sélectionner deux fournisseurs pour ne pas être en danger si l'un des deux venait à défaillir. 

Marie-Pierre Pé, présidente du CIFOG

à rédaction web France 3 Aquitaine

Protectionnisme

Le choix d'un laboratoire étranger pour faire face à un enjeu sanitaire local ne manque pas d'interroger. "J’espère que nos dirigeants politiques, face à un enjeu majeur de souveraineté alimentaire, s’appuieront, à l’avenir, sur les savoir-faire innovants des acteurs industriels nationaux", ajoute Marc Prikazsky dans son communiqué. 

Le président de la région Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset a écrit lundi 17 juillet à la première ministre Elisabeth Borne un courrier dans lequel il s'étonne de la décision du ministère de l'Agriculture et plaide pour une "multi attribution". "Cela aurait permis de tester en vraie grandeur un vaccin très innovant, dont l'Etat a d'ailleurs financièrement soutenu la mise au point, qui se révèle moins coûteux pour les éleveurs. Mais surtout, cela aurait permis une meilleure sécurité d'approvisionnement de notre pays en doublant le nombre de fournisseurs", écrit le président de région, qui ajoute que, contrairement à son concurrent allemand, Ceva santé animal prévoit de fabriquer son vaccin en France. "Le ministère de l'Agriculture est aussi celui de la « Souveraineté alimentaire ». La souveraineté est stratégique pour la France dans ce domaine de la vaccination des virus émergents chez l'animal, fréquemment transmis à l'homme", poursuit Alain Rousset. 

Le maire de Libourne Philippe Buisson fait part, lui aussi, de son "incompréhension".  "C'est une décision administrative et non politique. Les procédures d'attribution de marché ne respectent pas les injonctions politiques, qui veulent essayer de relocaliser la production de médicaments et de vaccin", s'agace-t-il. Le maire, qui rappelle les ratés de la recherche française sur le vaccin anticovid, déplore que les propos d'Emmanuel Macron sur la relocalisation des médicaments essentiels, ne soient pas suivis d'effets. 

Quand on a une entreprise, leader mondial, qui cherche et qui trouve, ça mérite d'être apprécié et encouragé.

Philippe Buisson, maire de Libourne

à rédaction web France 3 Aquitaine

Philippe Buisson déplore "n'avoir aucun moyen d'agir, si ce n'est de demander aux politiques de se saisir de cette question". Et, insiste sur l'importance que revêt son entreprise dans sa commune.  "Il y a quelques années, Ceva, qui est dans un secteur très concurrentiel avec des pays émergents qui produisent des vaccins, s'est questionné sur le fait de quitter Libourne et même la France. Elle a fait le choix de rester à Libourne, souligne l'élu. Si cette entreprise qui fait rayonner tout notre territoire se voyait méprisée, ça en dirait long sur l'absence des leçons que nous aurions dû tirer du Covid". Le maire de Libourne s'est, lui aussi, fendu d'un courrier adressé au président de la République le 18 juillet. 

Psychose chez les éleveurs

La décision du tribunal administratif de Paris sur le référé de Ceva devrait être connue d'ici la fin du mois de juillet.  Pour les éleveurs, le temps presse : une nouvelle flambée de cas de grippe aviaire a émergé dès la mi-mai dans le sud ouest. Une crise inédite, tant par son calendrier que son intensité, qui a entraîné une véritable "psychose" chez certains éleveurs, témoigne Marie-Pierre Pé.
Ceva, Boehring Ingelheim ou les deux, tous attendent désormais le feu vert pour pouvoir vacciner leurs canards.