"J'ai peur pour mes salariés" : un bar LGBT dépose plainte après avoir été la cible de menaces homophobes

Tags homophobes, racisme, courriers menaçants, depuis le 15 décembre, le Coco Loko, bar LGBT à Bordeaux, est la cible d'actes de vandalisme et d'intimidation. Inquiet, son patron a déposé plainte.

Depuis huit ans que son établissement a ouvert ses portes, Julien Colonna n'avait jamais vu ça. En l'espace de six mois, le gérant du bar LGBT Friendly, à Bordeaux, a vu les actes homophobes se multiplier, jusqu'à même recevoir un courrier menaçant dans sa boîte aux lettres la semaine dernière, déjà taguée de propos insultants. "Ça commence à devenir très alarmant", confie-t-il.

Plaintes du voisinage 

Tout commence le 15 décembre. Ce jour-là, Julien Colonna découvre avec stupeur les parties communes de son établissement, pourtant sécurisées, complètement saccagées. Sur le mur du hall d'entrée de son local d'ordures ménagères, des inscriptions en lettres rouges : "Dégager (sic) les PD !! Honte !"  Sa boîte aux lettres, vandalisées à plusieurs reprises, est, elle aussi, taguée d'insultes homophobes. Scandalisé, le patron de l'établissement décide alors de porte plainte. "Ce qui m'interroge fortement, c'est qu'on est à l'angle d'une rue très passante. Qui accède à ce hall d'entrée ?", se demande-t-il. 

Durant plusieurs semaines, le bar bordelais reçoit de nombreux courriers du voisinage qui s'indigne de nuisances sonores et demandent la fermeture moins tardive de l'établissement. "Je suis dans les normes, on est très vigilants, les clients sortent sur les côtés pour ne pas faire de bruit quand ils fument, justifie Julien Colonna. On ne peut rien faire de plus."

"Les salariés ont peur"

Le vendredi 23 février, tout s'accélère. Ce jour-là, un nouvel évènement alerte le gérant du bar de nuit. Dans sa boîte aux lettres est déposé un courrier manuscrit anonyme. "Arrêtez de vous plaindre, si vous retrouvez ces insultes, c'est peut-être que vous les méritez" est-il écrit. L'expéditeur pointe une "clientèle dépravée" qui "se donne en spectacle". "Je vous conseille de changer d'activité avant d'avoir des problèmes administratifs ou personnels, nous ne voulons plus voir de PD dans ce quartier (sic)". 

Julien Colonna exerce dans le milieu de la nuit depuis plus de vingt ans. "Je n'ai pas peur, j'en ai vu d'autres", lâche-t-il. Pour autant, le gérant se retrouve désemparé et craint pour la sécurité de ses employés, eux aussi, menacés. Dans la lettre apparaissent de multiples tentatives d'intimidation teintées de racisme. " Vous pouvez embauché vos hommes de couleur en sécurité ca n’empêchera d’accéder à l’établissement. Je vous rappelle l’agression qu’il y a eu il y a quelques années en arrière sur un des dirigeant de cette saleté de bar a l’activité identique à la votre"  (l'extrait de la lettre est volontairement identique à l'originale).

Ici, l'auteur fait référence à l'agression qui a eu lieu en 2014 au Go West, un autre bar LGBT à Bordeaux, où le patron avait reçu des coups de battes de baseball avant que son établissement soit  saccagé. "Et si cela se reproduisait ? s'inquiète Julien Colonna. Ça me fait faire beaucoup de soucis." À la lecture de ce courrier, ses quatre salariés se disent "très choqués".

À Bordeaux, une augmentation d'actes homophobes ?

Ce mardi 27 février, le gérant de l'établissement décide, une nouvelle fois, de porter plainte en ligne, soutenu par l'association Stop Homophobie. Parallèlement, sur les réseaux sociaux, Julien Colonna décide de tout raconter en vidéo pour "demander de l'aide" et alerter la population. Il exhorte la municipalité à agir avant que ces actes deviennent "irréparables". Olivier Escots, adjoint au maire de Bordeaux en charge de la lutte contre les discriminations, lui apporte rapidement son soutien.

Dans la capitale girondine, ces actes homophobes ne sont pas anecdotiques. "On remarque une augmentation de ces situations à Bordeaux", note Tristan Poupard, directeur du centre LGBT Le Girofard. En 2022, par exemple, de nombreuses violences ont entravé le bon déroulé de la marche des Fiertés. "On a souvent affaire à des actions de collage de la part de groupuscules d'extrême droite ou des passages piétons estampillés", relève Tristan Poupard. 

"On voit qu'il y a une partie de la population qui se radicalise et qui n'hésite plus à tenir des propos haineux", regrette Olivier Escots, élu en charge de la lutte contre les discriminations à la mairie de Bordeaux. Dans le dernier rapport de SOS Homophobie, une hausse de 28 % des agressions physiques envers les personnes LGBT est relevée sur l'année 2022, au niveau national.

Sensibiliser

En 2018, une enquête, pilotée par l'Observatoire bordelais de l'égalité, tentaient de dresser un constat dans la ville. Sur les 1640 personnes ayant répondu à l'enquête, 50 % déclaraient avoir subi des injures LGBTphobes dans l'espace public au cours des 12 derniers mois, 7 % des menaces physiques et 5 % des coups et des blessures. Ces résultats ont conduit à l'adoption d'un plan de lutte contre les LGBTphobies, en lien avec une vingtaine de partenaires locaux. "Le but est de faire émerger des projets et d'agir sur toutes les situations", précise Olivier Escots, élu en charge de lutter contre les discriminations.

Julien Colonna se dit dans l'incompréhension. "Je veux que mon bar soit friendly, il n'y a pas de drapeau LGBT, rien n'est marqué pour attirer l'attention, indique le patron du Coco Loko. Beaucoup de personnes viennent chez nous, car ils s'y sentent en sécurité."

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Selon Tristan Poupard, la hausse de ces actes homophobes résulte d'une "méconnaissance de la part des agresseurs des personnes LGBT et de la réalité de leur quotidien". L'association Le Girofard intervient "à tout niveau, dans les collèges, les maisons de retraite et même avec les RH des entreprises" pour "sensibiliser". "On veut donner des clés de compréhension", détaille son directeur.