Jean-François Puech, engagé pour les exclus : “une famille à la rue avec des enfants en bas-âge, on ne s'y fait jamais”

Jean-François Puech et son fils Lucas / © MK - France 3 Aquitaine
Jean-François Puech et son fils Lucas / © MK - France 3 Aquitaine

Son engagement est né d'un "accident de la vie". Co-fondateur de l'association Ovale Citoyen, un club de rugby à destination des exclus, Jean-François Puech raconte son engagement, qu'il vit 24 heures sur 24, à la fois source de frustration énorme et de joies intenses. 

Par Maïté Koda

Chaque lundi, Jean-François Puech se retrouve sur le terrain, à Bègles, fief de l'UBB,  autour d'un ballon ovale et aux côtés d'entraîneurs, de joueurs et de supporteurs. Un rendez-vous immuable, avec un parterre cosmopolite.
Des Français, des Ivoiriens, des Guinéens, des Sénégalais, des Maghrébins… Des hommes et des femmes venus pour jouer, encourager ou entraîner au rugby, la grande passion de Jean-François.


Depuis plusieurs mois le nom de ce presque quinqua revient régulièrement lorsqu'il s'agit d'évoquer le sort des migrants et exilés sur Bordeaux et ses environs. Fin septembre, lors de sa conférence de presse de rentrée, la préfète de la Nouvelle-Aquitaine Fabienne Buccio l'a également mentionné en tant qu'interlocuteur privilégié sur ces sujets.
 

Tourné vers les exclus

Jean-François Puech, a beau avoir découvert le monde des squats, des migrants et des expulsions sur le tard, il est devenu une référence dans le domaine. Son action : la création d'Ovale citoyen, une association qui mise sur la réinsertion par le rugby.
Lancée en juin 2018, "sans joueurs ni terrain", la structure est tournée vers les exclus et les discriminés, qu'ils soient migrants, SDF, malades, et a depuis essaimé à Pau, Nantes, ou encore en région parisienne. Aujourd'hui, l'action d'Ovale citoyen dépasse les frontières du terrain. L'association accompagne les demandeurs dans leurs démarches administratives, leur facilite l'accès aux soins ou encore aux cours de Français.
 

Accident de la vie

Solide gaillard, lui-même ancien joueur amateur dans les clubs de la métropole bordelaise, le président d'Ovale Citoyen explique être arrivé au militantisme après un "accident de la vie".

"J'étais cadre dans le privé, je gagnais très bien ma vie… Un jour j'ai vrillé, j'ai pété un plomb… puis j'ai eu des emmerdes judiciaires", se souvient-il pudiquement. "J'ai tout perdu. J'étais au fond du gouffre, j'avais un bon train de vie, et je me suis retrouvé sans rien. Plus d'argent, plus d'amis, j'étais un peu devenu un pestiféré", assure-t-il.
 

Dans mon malheur j'avais toujours ma famille. Ca m'a aussi remis en question. Combien de gens n'ont plus rien ni personne pour les soutenir ? Qu'est-ce qu'on fait pour eux ?



 

De cet épisode, naît l'envie de s'investir pour les autres. Ce sera par le sport, sa passion de toujours. Lucas, son fils, étudiant en sociologie et militant l'emmène visiter un squat. Petit à petit, l'idée se précise : le sport pour aider à la réinsertion de tous les exclus, sans aucune distinction de genre, orientation sexuelle, religion, nationalité…  jusqu'à la création d'Ovale citoyen.

Jean-François frappe aux portes, sollicite des politiques. "Peu m'ont soutenu, personne ne croyait, ni au projet, ni en moi ", se remémore-t-il, avant d'insister sur les quelques noms qui ont fait figure d'exception et ont fait fi de sa "réputation" :  Alexandra Siarri,  conseillère municipale dans l'équipe de Nicolas Florian, et Pierre Hurmic, élu EELV à Bordeaux, Vincent Feltesse, conseiller régional, anciennement socialiste, et Serge Simon, vice-président de la Fédération française de rugby.



Pragmatisme

Un entourage assez éclectique que Jean-François assume sans sourciller. " Je ne traiterai jamais avec des personnes homophobes, racistes ou misogynes. Mais, si des personnes, qui ne sont pas de mon bord politique, peuvent faire avancer la cause, moi j'y vais sans aucun état d'âme. C'est pareil avec la préfète. S'il faut échanger avec elle pour faire bouger les choses, je le fais."

La préfète de Nouvelle-Aquitaine en question,  Fabienne Buccio, a fait fermer plusieurs squats sur la métropole bordelaise pendant l'été, entraînant la mobilisation de nombreuses associations pour venir en aide aux migrants.

Parmi elles, Ovale citoyen qui a organisé un  accueil de jour. Plus de 13 000 repas servis, des centaines de consultations médicales… et un souvenir impérissable pour Jean-François Puech, désormais à la recherche d'un lieu pour pérenniser l'offre.
"Cet accueil ce n'est pas une action de charité, insiste-t-il. Ce sont les migrants eux-mêmes qui se font à manger, servent le repas, organisent la vie dans le lieu. C'est un travail et une construction en commun".
 


Engagement 24/24h... pour toute la vie

L'association vient de signer un accord avec les Girondins de Bordeaux pour lancer "Foot citoyen". Entre les démarches administratives, les expulsions, la gestion du quotidien…  l'engagement se vit 24 heures sur 24. "C'est chronophage, ça ne s'arrête jamais, mon téléphone est allumé jour et nuit"

A ceci s'ajoute un coût financier et moral qu'il ne néglige pas. "Ca bouffe moralement. On voit des choses terribles parfois. Cela peut paraître cliché, mais une famille à la rue avec des enfants en bas-âge, on ne s'y fait jamais". Une source de frustration perpétuelle également, avec "cette angoisse de ne pas réussir à faire plus, et faire mieux".



Pour autant, il en persuadé, il ne changerait de vie "pour rien au monde". "Un jeune qui retrouve un logement, un réfugié à qui on trouve un travail…  Chaque petite victoire m'apporte une joie intense, un degré de satisfaction que je n'avais jamais connu auparavant" assure le militant. A tel point que Jean-François confesse avoir ressenti un manque pendant ses cinq petits jours de vacances estivales.

On a même parmi nos bénévoles des personnes qui avaient voté Fillon. Ils nous ont rejoint par le biais du sport

 

"M'impliquer pour les exclus, ça m'a ouvert aussi à d'autres causes. Je fais énormément de rencontres. Aujourd'hui j'ai une prise de conscience sur l'écologie, même si je ne suis pas exemplaire, mais aussi sur la lutte contre le patriarcat, l'homophobie, les difficultés rencontrées par les personnes transsexuelles…"

 



"Je ne suis pas le seul. Parmi les gens qui entraînent aujourd'hui chez Ovale, il y en a qui, il y a deux ans, n'avaient jamais pensé aux questions migratoires. On a même parmi nos bénévoles des personnes qui avaient voté Fillon, rigole-t-il. Ils nous ont rejoints par le biais du sport".

L'ancien cadre en est persuadé. Ce choix, il ne le regrette en rien. "C'est impossible maintenant pour moi de revenir en arrière. Cet engagement, ce sera toute ma vie".

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