Que faire des rues de Bordeaux qui portent les noms de négriers ?

Publié le Mis à jour le
Écrit par Maïté Koda
Karfa Diallo, président de Mémoires et Partages
Karfa Diallo, président de Mémoires et Partages © F3 Aquitaine

Dans une lettre ouverte, Karfa Diallo, fondateur de l'association "Mémoires et partages" interpelle Alain Juppé, le maire de Bordeaux.  S'il rappelle que nombre de rues de la ville portent les noms de négriers, il n'est pas pour autant favorable à ce qu'elles soient débaptisées.

Bordeaux, sa place Ravezies, son cours Balguerie, sa rue David Gradis. Autant de référence à près de 500 expéditions négrières organisées par la ville entre la fin du XVIIe siècle et le début du XIXe. Au total, pas moins de 150 000 Africains ont été déportés et mis en esclavage par des armateurs bordelais.

Un passé peu glorieux que la ville rechigne à évoquer, alors que les organisateurs et bénéficiaires de cette traite négrière ont donné leurs noms à vingtaine de rues, cours et places de la ville.
 

Un débat national

Cette ambiguïté, Karfa Diallo, fondateur de l'association Mémoires et partages, la souligne dans une lettre ouverte adressée au maire de la ville Alain Juppé. Depuis 20 ans, ce militant associatif bordelais se bat inlassablement pour une meilleure reconnaissance de l'esclavage dans sa ville.
A l'heure où les Etats Unis déboulonnent des statues de soldats confédérés, et où le Cran, le Conseil représentatif des associations noires, appelle à débaptiser les rues, et lycées Colbert de France (auteur du Code noir qui régit et légifère l'esclavage), lui aussi fait entendre sa voix.
 

"Si nous enlevons ces vestiges, nous allons effacer la mémoire

Pour autant, les avis divergent. Ainsi, Karfa Diallo, peu favorable à une "purification",  estime qu'il faut conserver ces héritages de l'esclavage, tout en travaillant sur la pédagogie et la transmission.


Si nous enlevons ces vestiges, nous allons effacer la mémoire. Or, nous voulons la préserver, tout en faisant preuve de pédagogie et de vigilance vis-à-vis de l'avenir.

La meilleure façon de le faire, pour nous ce serait de mettre des panneaux explicatifs en bas de ces rues.

 
 
 

Il est important que les honneurs qui sont rendus à des personnages qui se sont enrichis, et ont participé au développement de leur ville et de leur pays en commettant un crime contre l'humanité, puissent être interrogés.
 

 
 
 

Des panneaux pour "rétablir la vérité historique"

C'est pourquoi l'association Mémoires et partages milite pour que des panneaux soient apposés à côté des noms des négriers. Des textes pour expliquer leur rôle dans la traite : le nombre de bateaux et le nombre d'esclaves déportés par l'armateur en question. Uniquement des explications, sans appréciation, précise Karfa Diallo.
 

Ce n'est pas à nous de juger ces personnages. Mais c'est à nous de rétablir la vérité historique.

 
 
Karfa Diallo, lui-même en contact avec des descendants d'esclavagistes, refuse de pointer du doigt et stigmatiser certaines familles.

Les Bordelais n'ont pas à se sentir coupable d'un crime qu'ils n'ont pas commis. Mais nous devons connaître cette histoire.
Nos mémoires ne sont pas concurrentes, elles doivent dialoguer ensemble.  Pour que cela se fasse, il faut lever les tabous.

  
Karfa Diallo sur les rues de Bordeaux qui portent le noms d' acteurs de la traite négrières

 
 
Des non-dits que Mémoires et Partages transgresse progressivement, notamment avec des visites guidées, "le Bordeaux nègre", qui rétablit les liens entre le patrimoine de Bordeaux et l'histoire de l'esclavage.
 

 "Ces visites permettent par exemple de comprendre comment est-ce que Bordeaux est devenue la capitale de la raffinerie de sucre ? Des quartiers entiers sont marqués par cette histoire.

Nous nous intéressons aussi au développement des rhumeries de Bordeaux s'est fait avec le travail des captifs africains dans les Antilles… Cette histoire a profondément marqué nos territoires, à nous de la partager avec les autres.

 
Karfa Diallo en est convaincu : les Bordelais adhèrent à ce combat.
 

"Toutes les manifestations que nous organisons depuis vingt ans sont soutenues par les Bordelais". Si nous existons aujourd'hui, c'est parce que les habitants de Bordeaux pensent que leur ville ne s'est pas assez réconciliée avec sa mémoire de l'esclavage et de la traite des noires.

 
Pour autant, rien n'indique que la lettre ouverte débouchera sur un véritable échange avec la mairie.

"Nous avons du mal à ce que les institutions et les autorités politiques puissent se saisirent de notre action. Les élites bordelaises ont toujours du mal avec cette question".

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