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D'Auschwitz à Oradour-sur-Glane : une question de décence

© Capture Instagram
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Le 20 mars 2019, le Mémorial d'Auschwitz a lancé un appel pour dénoncer des photos de visiteurs dans des postures inappropriées. Un tour sur les réseaux sociaux pour s'apercevoir que le site du village martyr d'Oradour-sur-Glane n'échappe pas ces indécences... Jusqu'à l'insoutenable.
 

Par Hélène Abalo

"Quand vous venez à Auschwitz, souvenez-vous que vous êtes sur un site où un million de personnes ont été tuées. Respectez leur mémoire. Il y a de meilleurs endroits pour apprendre à marcher en équilibre sur des rails que sur le site qui symbolise la déportation de centaines de milliers de personnes vers leur mort"
 

Une mémoire souillée

On peut trouver de tout sur Instagram, de la poésie, des artistes, de véritables compositions esthétiques. A Oradour-sur-Glane en Haute-Vienne, il n'est pas rare d'être happé par une lumière, une ombre, un contre-jour que quelque chose nous pousse à immortaliser. 

Et puis il y a la vulgarité, la provocation, l'inutilité d'un cliché qui donne envie de vomir.

© capture écran Instagram
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Selfies à Oradour...

De plus en plus de lieux de mémoire sont ainsi victimes du comportement de certains visiteurs : vandalisme, dégradations et photos qui peuvent choquer.

Le village martyr d'Oradour-sur-Glane n'échappe pas à cette mode. Quelques clics sur Instagram et ce sont des dizaines de selfies souriants, des visages hilares, des grimaces… Et des commentaires déplacés. 
 

 

© Capture écran Instagram
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Silence... ?


Le sourire fait partie de la vie, la jeunesse ne doit pas porter le poids des horreurs commises par des hommes d'un autre temps. Évitons les leçons de morale hâtives, laissons-les sourire, laissons-les s'exclamer mais soufflons-leur que le respect, aussi, fait partie de la vie.

Dans ce village, le 10 juin 1944, 642 enfants, femmes et hommes ont été abattus ou brûlés vifs par la division Das Reich.

Lorsqu'on passe le portail d'entrée du bourg, deux panneaux attirent votre regard : Remember (Souviens-toi) et Silence. Une tenue correcte est exigée pour visiter ces ruines et bien souvent, l'émotion vous étreint dès les premiers pas, vous faisant oublier votre smartphone, votre appareil photo, votre caméra. Mais nous n'avons pas tous le même rapport à l'Histoire : sanctuaire pour les uns, terrain de jeux pour les autres, et entre les deux ?
 
© capture écran Instagram
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Photos correctes exigées ?

Lors de visites scolaires, un message est systématiquement délivré par les accompagnateurs : comportement adéquat. "On se court pas, on ne s'esclaffe pas, on ne jette rien par terre, on ne grimpe pas sur les murets…"

Le village martyr d'Oradour-sur-Glane est figé. Une volonté du Général de Gaulle. Maintenir les ruines en l'état, comme témoin de l'indicible. Ruelles silencieuses, rouille vibrante et herbes folles. Et pourtant, ce décor est visiblement inspirant pour des "pépettes" qui prennent la pose "mannequin" au milieu des maisons incendiées.
   
 
© capture écran Instagram
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Ne pas s'emmerder, ni se faire emmerder
 

© capture écran Instagram
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Classe ma soeur !
 

© Capture écran Instagram
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Le pire est-il à venir ?

Alors finalement oui, c'est une petite leçon de morale que nous nous autorisons ici. Le 10 juin 2019, cela fera 75 ans que 197 hommes, 240 femmes et 205 enfants sont morts, massacrés par les Nazis.

Le village martyr d'Oradour-sur-Glane est le "site touristique" le plus visité de Haute-Vienne avec, en 2017, près de 200 000 visiteurs. Dans cette foule qui se presse pour ne rien oublier, une poignée de photos contestables... ce n'est peut-être rien, mais c'est déjà trop.


Note de la Rédaction : toutes ces photos ont été publiées sur des profils publics d'Instagram, nous aurions pu mettre en lien chacun des profils. Nous avons fait un autre choix, celui de leur laisser le droit à la maladresse, à l'insouciance, à l'inconscience, à l'erreur...dans leur anonymat.

 
 

Prise conscience

[Mise à jour]
24 heures après la publication de cet article, un internaute a pris contact avec nous.
Il nous a demandé de retirer le cliché qu'il avait posté sur Instagram et donc nous avions publié la capture écran. On y voyait un couple, souriant, visiblement très satisfaits d'être là avec la  légende suivante : "On est peut-être pas à notre avantage mais on rigole comme des fous ! #fun #oradoursurglane". Nous avons choisi d'accéder à cette demande de suppression. L'internaute l'ayant lui-même supprimé de son compte Instagram... Une prise de conscience qui pourrait servir d'exemple. 

La responsable d'un collège du Limousin a également contacté notre rédaction nous demandant de retirer le selfie de plusieurs de ses élèves. Ces jeunes gens posaient en faisant des grimaces dans une rue du village martyr, devant une maison incendiée. Les professeurs qui les accompagnaient ce jour-là, en découvrant cette photo, les ont menacés d'un conseil de discipline. Nous avons donc accédé à cette requête de suppression dans un souci d'appaisement. Comme il est écrit plus haut, "le sourire fait partie de la vie, la jeunesse ne doit pas porter le poids des horreurs commises par des hommes d'un autre temps. Évitons les leçons de morale hâtives, laissons-les sourire, laissons-les s'exclamer mais soufflons-leur que le respect, aussi, fait partie de la vie." Le message est passé, c'est l'essentiel. 


 

Photographier ou se souvenir ?

"En voulant archiver un moment, nous ne le vivons pas pleinement", c'est le résultat d'une étude menée par Linda Henkel de la Fairfield University (Connecticut). Cette psychologue a demandé à certains visiteurs d'un musée de photographier des objets exposés. Ceux qui n'ont rien photographié se souvenaient davantage des objets.  "Quand les gens savent qu’ils peuvent récupérer une information très facilement depuis leur ordinateur, ils ont tendance à ne plus s’en rappeler. (…)Les gens prennent trop de photos, les stockent sans même les utiliser, les regarder ou en parler, qui sont autant de manières de faire revivre les souvenirs."

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