Après une chute brutale, la lente reprise des embauches dans les agences d’intérim

Du jour au lendemain, des milliers de missions ont été stoppées et les intérimaires ont perdu leur travail. Les deux secteurs clés de l’intérim, l’industrie et le BTP ont été très touchés par la crise sanitaire. Deux responsables d’agence à Limoges font le point sur la situation.

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Des baisses d’activité vertigineuses, dans certains secteurs, c’est quasiment toute l’activité qui a été stoppée net par la crise sanitaire. La Fédération des professionnels de l’intérim a constaté les conséquences dévastatrices de la pandémie de Covid-19 sur l’emploi temporaire.

Chantiers et lignes de productions ont été mis à l’arrêt, et les deux secteurs majeurs de l’intérim, l’industrie (39% des missions au niveau national – chiffre Prism’Emploi) le bâtiment et les travaux publics (19% des missions au niveau national - Chiffre Prism'Emploi) ont mis fin aux missions en cours.  

Philippe Pierre et Camille Nuns, deux responsables d’agences d’intérim sur Limoges ont constaté cette chute brutale de leurs activités. A la fin mai, 2 semaines ½ après le début du déconfinement, le travail reprend très progressivement mais aucun des deux n’imagine retrouver rapidement un volume de travail comparable à celui qui était le leur avant la crise. Il faudra attendre au mieux la rentrée de septembre, et probablement voir plus loin, en 2021.
 

Camille Nuns - responsable agence Optineris (Limoges) : 

"Forcément nous avons été impactés, dès qu’il y a une menace sur l’emploi, les 1ers postes qui sont touchés, ce sont les postes les plus flexibles.
Sur le tertiaire, nous sommes à -70%, sur l’industrie, la logistique et le transport, autour de -45%

Le plus gros impact a été sur le tertiaire, nous sommes à -70% par rapport à la même période l’année dernière. Notre agence travaille dans tous les secteurs hormis le BTP, et sur l’industrie, la logistique ou le transport, nous sommes à -45%  d’activité. Avec l’annonce du confinement, ça s’est arrêté net, avec un gros tassement sur avril maintenant ça reprend doucement, nous avons une soixantaine de contrats en cours.

Dans l’agence nous sommes 4 permanents. On s’est organisé entre le télétravail et les gardes d’enfants, là on a repris de l’accueil à l’agence, mais uniquement sur rendez-vous. Notre groupe est important, je pense que la crise peut être amortie.

Il y a une reprise, mais sur des ratios nettement inférieurs, là où on nous demandait 5 personnes, là c’est une personne, 2 au mieux

Pendant le confinement, nous avons eu quelques demandes spécifiques et ponctuelles pour de nouveaux besoins dans l’industrie pour des opérateurs de nettoyage, pour désinfecter plusieurs fois par jour des locaux, des parties communes, des poignées de portes… Mais c’était minime, moins de 10 demandes. Surtout, le prévisionnel se faisait au jour le jour pour les entreprises, en fonction de l’évolution des informations, les contrats que nous avions ne dépassaient pas les 2 ou 3 jours.

Depuis la mi-mai, on sent un frémissement. Nous avons davantage de demandes sur des durées plus classiques, à la semaine. Il y a une reprise, mais sur des ratios nettement inférieurs, là où on nous demandait 5 personnes, là c’est une personne, 2 au mieux.

Pour l’industrie céramique, un domaine qui nous concerne en Limousin, il n’y a pas encore de reprise

Avec chaque contrat, il y a aussi désormais la question des équipements de protection. A qui de fournir le masque ? Aux entreprises clientes, aux agences de travail temporaire, aux salariés eux-mêmes ?  Nous devons nous assurer de la protection et la santé de nos salariés, mais qui vérifie que le masque en tissu a bien été lavé correctement, ou qu’il n’a pas été porté plus de 4h ?

Tous les secteurs ne sont pas au même niveau, sur le tertiaire, on ne voit pas encore de reprise, c’est pareil pour l’industrie céramique, un domaine qui nous concerne en Limousin, il n’y a pas encore de reprise. Sur le transport et la logistique, ça recommence, sur 5 clients que j’ai eu ce matin, 4 m’ont confié avoir besoin de monde. Dans l’agroalimentaire, on enregistre même une légère hausse de l’ordre de 2% par rapport à l’année passée.

Au niveau des entreprises, j’ai l’impression que chacun reste très prudent sur ses perspectives. Les intérimaires avec lesquels nous collaborons sont inquiets

Globalement, pour le moment, sur la reprise, mes entreprises clientes n’arrivent pas à se prononcer. Hormis dans l’agroalimentaire – et quand elles s’approvisionnent en France – où là ça fonctionne, pour le reste j’ai l’impression que chacun reste très prudent sur ses perspectives.

Les intérimaires avec lesquels nous collaborons sont inquiets, nous cherchons d’habitude à les fidéliser pour d’autres missions, mais là nous les invitons à élargir leurs recherches.

Moi je n’imagine pas une reprise normale en 2020. Pour le moment, le déconfinement se passe bien, mais ce sera comment cet automne ? Il faudra faire face à un nouveau pic épidémique ? Franchement, on ne l’imagine pas et on ne l’espère pas mais comment savoir ?"
A contre-courant des autres secteurs, l'agroalimentaire a continué de faire appel à l'intérim.
A contre-courant des autres secteurs, l'agroalimentaire a continué de faire appel à l'intérim. © FTV



Philippe Pierre – dirigeant agence intérim 5 Pierre (Limoges) : 

"Le travail partiel, le CDD et l’intérim, ce sont les 1ers touchés par la baisse de l’activité, et nous serons les derniers à repartir. Le pire est à venir, je ne veux pas spécialement être pessimiste, mais je le vois comme ça.

Le 17 mars au soir, 90% de l’activité s’est arrêtée, et 3 jours après, le 20, nous étions à 98% ! Ça a été particulièrement brutal

Nous travaillons avec une petite centaine de personnes, et la grande question en ce moment est : Ça va repartir quand ?  Moi je n’ai pas la réponse, mais nous sommes à 30% de l’activité normale, et d’ici la rentrée de septembre, les signes ne sont pas encourageants. Pour que l’intérim reprenne, il faut que les entreprises soient à 95% de leur activité normale ou au-dessus de 100%, sinon, elles font travailler les permanents, pas les intérimaires

Les entreprises ont fait des demandes d’activité partielle, aujourd’hui certaines n’ont pas  repris du tout et les autres sont entre 60/70% de leur activité.

Pour que l’intérim reprenne, il faut que les entreprises soient à 95% de leur activité normale ou au-dessus de 100%, sinon, elles font travailler les permanents, pas les intérimaires. Cela ne rend pas optimiste à court terme, une reprise peut-être en septembre, au mieux, au pire en 2021.

Par ailleurs, tant qu’il n’y a pas de vaccin, pas de solution médicale, je ne crois pas que l’activité repartira comme avant, il y aura toujours une crainte. Derrière, si ça ne reprend pas, l’inquiétude ça serait sur un effet domino, avec des fermetures d’entreprises qui en entrainent d’autres.

Nous avons 2 salariés permanents dans l’agence, qui ont été mis en activité partielle, moi et mon associé nous n’avons pas le droit à cette mesure en qualité de dirigeants, et nous avons été bien occupés à rassurer les clients comme les intérimaires, notamment autour de la prise en charge de l’activité partielle. Nous avons beaucoup échangé, nous avons eu beaucoup de discussions il a fallu apporter de l’information. Au niveau de l’agence, nous avions fait une belle année 2019, et pour janvier et février 2020, on était encore en progression autour de 10%. On est content d’avoir pu faire ça avant la crise, pour amortir un peu.

Un grand nombre de gens, à mon avis, ne vont pas retrouver de travail, et cela ne sera pas ceux qui gagnent le plus, ce seront ceux qui touchent le smic ou un peu au-dessus

Malgré la mise en place de l’activité partielle et des prêts garantis par l’Etat, je trouve que la gestion a été catastrophique. J’ai 40 ans de vie professionnelle, je sais ce que c’est que les coups durs, mais là j’ai l’impression d’être dans un mauvais film. Ce n’est pas possible que l’on ait géré une crise comme ça. Moi je peux voir venir, et puis ma carrière professionnelle est derrière moi, mais il va y avoir un grand nombre de gens à mon avis qui ne vont pas retrouver de travail, et cela ne sera pas ceux qui gagnent le plus, ce seront ceux qui touchent le smic, ou un peu au-dessus, moins de 2000 euros brut."
 
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