Chloroquine contre coronavirus : un chercheur limougeaud témoigne sur cet espoir à la démesure de la pandémie

Le Plaquenil, l'un des médicaments à base de la molécule, qui sert habituellement aux malades du lupus ou de polyarthrite rhumatoïde / © MAXPPP / APM/
Le Plaquenil, l'un des médicaments à base de la molécule, qui sert habituellement aux malades du lupus ou de polyarthrite rhumatoïde / © MAXPPP / APM/

Un médicament conte le paludisme serait-il le remède attendu contre le coronavirus ? A Marseille, un infectiologue reconnu l’affirme résolument. Mais d’autres spécialistes sont sceptiques.  Pierre-Marie Preux, médecin spécialiste des épidémies à Limoges, réagit à cette polémique

Par Christophe Bodin

Il fait partie de ceux qui doutent. Spécialiste des épidémies et de médecine tropicale, responsable d’une unité de recherche de l’Inserm à l’université de Limoges, Pierre-Marie Preux reste prudent sur l’utilisation de l'hydoxycholoroquine, un médicament contre le paludisme, pour traiter à grande échelle les malades du Covid 19.
 
Neurologue, épidémiologiste, directeur du laboratoire de Neuroépidémiologie Tropicale - INSERM (Université de Limoges) / © Université Limoges
Neurologue, épidémiologiste, directeur du laboratoire de Neuroépidémiologie Tropicale - INSERM (Université de Limoges) / © Université Limoges

"On est en plein dans une polémique. L’essai de l’équipe de Marseille est un essai encourageant, mais cet essai n’aurait jamais eu lieu, ou n’aurait jamais été publié, dans des conditions classiques, s’il n’y avait la crise épidémique actuelle.

"On peut avoir une crainte qu’au final on ne confirme pas l’effet de ce médicament"

L’essai, quand on le lit, certes il y a des effets mais il y a aussi plein de problèmes, plein de doutes, plein de questions se posent. Habituellement, en recherche clinique, dans les essais thérapeutiques,  on suit des méthodologies qui sont très cadrées, très fixées, et cet essai n’en utilise aucune. C’est un signal encourageant mais c’est extrêmement préliminaire.  Quand on lit ça, on peut avoir une crainte qu’au final on ne confirme pas l’effet de ce médicament.

"C’est prématuré de traiter des patients avec cette molécule ou alors vraiment dans conditions très strictes de surveillance"

Ce serait dommage de donner de fausses bonnes nouvelles aux gens dans cette situation. Evidemment, c’est un espoir, un essai clinique qui a démarré utilise ce médicament, mais pour  le moment, pour moi, c’est prématuré de traiter des patients avec cette molécule ou alors vraiment dans conditions très strictes de surveillance. »

"Une molécule qui a des effets secondaires importants, notamment cardiaques"

C’est quand même une molécule qui a des effets secondaires importants, notamment cardiaques, qui peut interagir avec d’autres médicaments, qui peut entraîner des insuffisances rénales, des insuffisances hépatiques

"L’automédication de ce produit-là, ce n'est pas possible"

Donc, l’automédication de ce produit-là, actuellement, dans n‘importe quelle condition, en ambulatoire, ce n'est pas possible, on a pas suffisamment  de preuves pour aller jusque-là, pour aller à un traitement large de ces patients.

Maintenant c’est très différent, si on parle d’un patient qui est en réanimation, qui est surveillé tous les jours, par un réanimateur, à ce moment-là on peut peut-être prendre le risque, et là c’est en l’âme et conscience du médecin, traiter avec ce médicament en-dehors de l’autorisation de mise sur le marché (AMM).

"Peut-être que ça marchera, mais c’est trop tôt pour le dire"

Il se trouve que ce médicament a très souvent montré une efficacité in vitro, sur des cultures de cellules, par exemple sur la grippe, sur le chikungunya, sur la dingue et sur d’autres virus et, malheureusement, les essais cliniques, in vivo, chez l’homme, ça n’a pas montré d’efficacité.
On a déjà cette notion-là, on sait que le passage des cultures cellulaires à l’homme n’est pas si probant que ça, pas si efficace.

Alors je ne ne veux pas me faire le messager d’une mauvaise nouvelle, peut-être que ça marchera, mais c’est trop tôt pour le dire étant donné tous les biais méthodologiques de cet essai sur Marseille.
Le fait que le professeur Didier Raoult ait pris ce risque a fait que, dans cet essai clinique européen, il y a eu ce bras hydroxychloroquine ajouté, très bien, mais qu’on n’aille pas sur une prescription large, mal encadrée.

"Quelqu’un qui prend ça, à la maison, pour diminuer sa température, pour diminuer sa toux, c'est non"


Quelqu’un qui prend ça, à la maison, pour diminuer sa température, pour diminuer sa toux, parce qu’il pense que ce produit pourra être efficace, pour moi c’est non, on n’a pas suffisamment de preuves.

J’espère que dans 15 jours, on dira, super, c’est merveilleux, le médicament peut être utilisé très largement, mais on est quand même beaucoup de professionnels, épidémiologistes, infectiologues et autres, à être sceptiques sur ce résultat au final.

C’est la Chine qui a démarré les essais, qui a démontré que les essais étaient efficaces in vitro puis est passé à l’in vivo, le problème c’est que le rapport sur l’essai thérapeutique est très pauvre, aucun résultat précis, aucune méthodologie précise, on ne sait pas exactement comment ils l’ont mené et qu’est-ce que ça a donné, d’ailleurs la communauté scientifique internationale demande aux chinois de publier le rapport de cet essai.

"C’est quand même difficile d’aller très largement sur cette piste thérapeutique"


De même pour Marseille, il manque des résultats. L’essai thérapeutique du professeur Didier Raoult est un signal, et il l’a mentionné, sur un critère biologique, c’est-à-dire qu’on montre que le virus disparaît, mais on n’a pas du tout de critère clinique, est-ce que le patient s’améliore vraiment, est-ce que ça marche sur le plan des symptômes… tout ça on demanderait à avoir beaucoup plus de données et on ne les a pas. C’est quand même difficile d’aller très largement sur cette piste thérapeutique.

Il y a un emballement. Il y a un conseil scientifique auprès du gouvernement qui rend ses recommandations, il faut qu’il se saisisse de cette question de façon très claire et fasse des recommandations d’encadrement de la prescription.  Si on laisse les réanimateurs le prescrire, dans certains cas, ça ne me choquerait pas, ailleurs, ça ne me paraît pas possible »


Lundi 23 mars, le ministre de la santé, Olivier Véran, a annoncé qu'il allait prendre un arrêté pour "encadrer" l'utilisation de la chloroquine, qui sera "accessible aux équipes médicales hospitalières" uniquement pour traiter des "formes sévères" et sur "décision collégiale des médecins".
 

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