Colère des agriculteurs : "On veut des prix, pas des aides", on vous explique la PAC, politique agricole commune

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La politique agricole commune, c’est la plus ancienne politique européenne, c’est 400 milliards d’euros sur sept ans. Deux piliers, des aides couplées, découplées, des acronymes barbares. Au fond, quelque chose de très nébuleux que l’on va essayer de vous expliquer en trois minutes chrono. ©France Télévisions

La politique agricole commune, c’est la plus ancienne politique européenne, c’est 400 milliards d’euros sur sept ans. Deux piliers, des aides couplées, découplées, des acronymes barbares. Au fond, quelque chose de très nébuleux que l’on va essayer de vous expliquer en trois minutes chrono.

Florent est naisseur engraisseur à Janailhac, en Haute-Vienne, à la tête d’un troupeau de 300 mères vaches. Tous les ans, au mois d’avril, il doit faire sa déclaration PAC pour percevoir les subventions européennes qui assurent 15% de son chiffre d'affaires.

Avertissement : peu d'agriculteurs acceptent de parler du montant exact des aides PAC qu'ils touchent. La pudeur française sur le montant des revenus est ici exacerbée par le fait que dans l'opinion publique, les agriculteurs ne gagnent pas d'argent par leur travail, mais par les "subsides" européens. 

"C'est la grosse déclaration dans laquelle on déclare tout ce qu'il y a sur l'ensemble de notre structure en termes de cultures, de prairies... Aujourd'hui, on est même arrivés avec la nouvelle PAC à déclarer les haies qui sont les éléments topographiques comme les bosquets ou les mares... " 

Pas simple tout ça !

Filons au lycée agricole de la Faye à Saint-Yrieix-la-Perche, toujours en Haute-Vienne, avec Vincent Breysse, professeur de sciences économiques et sociales et de gestion. Ce jour-là, il donne justement un cours sur la PAC à ses élèves.

Première étape, grand I, l'historique : "Après la Seconde Guerre mondiale, l'Europe dépend des importations et le principe de la PAC, c'était de dire stop ! Nous allons pouvoir devenir souverains pour l'agriculture". 

La PAC à l’origine, c’est donc l’augmentation massive de la production. L’Europe fixe un prix élevé, artificiel, qui garantit un revenu à l’agriculteur. L'agriculture européenne est mise à l'abri des vicissitudes du marché mondial. Les produits importés subissent une taxe (droits de douane) qui les rend moins compétitifs que la production européenne. Ce système fonctionne tellement bien que la production explose. D'immenses hangars sont construits pour stocker les excédents de lait, de céréales. Ils sont réintroduits sur le marché pour faire baisser les prix ou revendus à l'extérieur de l'Union.

Aux origines du malaise

Seulement, cette production artificiellement soutenue s'emballe. Les hangars construits pour stocker l'excédent débordent. Il faut en construire d'autres, mais ce n'est toujours pas suffisant. En 1992, l'Europe siffle la fin de la partie. Il faut tout changer ! "Avant, on dépensait l'argent public pour maintenir les prix et les agriculteurs étaient rémunérés par ces prix élevés. À partir de 1992, ils seront moins rémunérés par les prix. L'argent public va être surtout dépensé en leur versant directement de l'argent." 

Ce sont les fameuses aides PAC. Pour faire simple, à partir de 1992, les prix de vente des productions agricoles baissent. Le manque à gagner engendré pour les agriculteurs est compensé par les aides directes. Ce changement de système a été très mal vécu dans le monde agricole. Le paysan n'a plus la sensation de vivre de son travail et doit la survie économique de son exploitation aux versements de l'Europe. Versements qui servent également à maintenir des prix bas pour le consommateur. C'est en partie là qu'est né le malaise de la profession qui s'exprime aujourd'hui.

Les agriculteurs exigent dorénavant que leurs coûts de productions (dopés par l'inflation) soit pris en compte dans le prix de vente. "On veut des prix, pas des aides", clame notamment la coordination rurale. Il n'est pas rare de rencontrer des agriculteurs en reportage qui estiment que les prix de vente n'ont pas bougé depuis la fin des années 1980. C'est vrai, puisque les prix étaient artificiellement élevés avant cette date. 

La PAC en 2023

La PAC est votée tous les quatre ans. Une nouvelle PAC a été votée l'an dernier. Elle représente la somme colossale de 400 milliards d’euros votés pour quatre ans. Ce ne sont évidemment pas des chèques envoyés dans des enveloppes. Tout cela est technique, il faut s'accrocher. 

Les crédits arrivent via deux piliers : 

  • Le premier, le plus important, ce sont les aides directes : aides à l’hectare, au nombre de bêtes. 
  • Le second pilier aide au développement de la vie rurale, à l’installation des jeunes agriculteurs par exemple. "La nouvelle PAC a abandonné son objectif de produire beaucoup. On est plutôt dans un objectif de comment produire. C'est ça qui est de plus en plus prégnant dans la PAC. Les aides sont versées sous condition d'un certain nombre de pratiques globalement plus respectueuses de l'environnement", précise Vincent Breysse. 

C'est ce qu'on appelle les éco-régimes. Sous réserve du respect de certaines normes environnementales (l'obtention du label HVE, haute valeur environnementale par exemple), l'agriculteur peut percevoir de 67 à 117 euros à l'hectare. Problème, l'enveloppe n'a pas été bien calculée. Les agriculteurs à pouvoir prétendre aux éco-régimes sont plus nombreux que prévu. Ils doivent malgré tout se partager le même gâteau. La part de chacun est donc réduite, entrainant, là aussi, le mécontentement. 

Les mécontents de la PAC

Ces nouvelles orientations ne plaisent évidemment pas à tout le monde. Elles vont beaucoup trop loin, notamment pour la Coordination rurale. 

"Aujourd'hui, on a acté la décroissance de la France et de l'Europe pour que des produits importés viennent et qu'à terme, il n'y ait quasiment plus de paysans en France. On a un réglementaire environnemental intenable et on est ouvert à un libre échange mondial dans lequel on n'a plus les armes pour être compétitifs parce que l'État et l'Europe nous ont désarmés.", dénonce Bertrand Venteau, patron de la Chambre d'agriculture de Haute-Vienne.

Pour la confédération paysanne, au contraire, la PAC, ne va pas assez loin. "La PAC pourrait servir à aller vers les aspirations des consommateurs sur des produits plus sains et une biodiversité mieux préservée, simplement les montants ne sont pas là, les délais de paiement ne sont pas là et la vision à long terme n'est pas là non plus.", reproche Julien Roujolle de la Confédération paysanne 87.

Deux visions de l'agriculture, parfois complémentaires, mais qui souvent s'affrontent. La première pense production, export, balance commerciale. L'autre, respect de l'environnement, petite production locale et circuit court. 

Avec plus de neuf milliards d’euros par an, la France reste le principal bénéficiaire de la PAC. Elle aura donc permis de nourrir les millions d'européens depuis l'après-guerre. Mais la direction prise en 1992 a engendré un grand malaise dans la profession dont on affronte les séquelles aujourd'hui.