Coronavirus : un mauvais polar pour les maisons d’éditions régionales

Les temps sont durs pour le monde de l’édition en Limousin. Librairies fermées, sorties d’ouvrages décalées... Toute la chaîne régionale du livre est « infectée » par l’épidémie.
© France Télévisions - Jérôme Piperaud
Editions Mon Limousin, les Monédières, Lucien Souny, La Veytizou, les Ardents Editeurs… Le Limousin est une terre littéraire.
Il compte des dizaines d’auteurs de romans, de polars, d’ouvrages patrimoniaux, culinaires et pour être publié, ils peuvent compter sur ces maisons régionales d’édition. Des indépendants, aux épaules fragiles, qui souffrent depuis le début de l’épidémie.
 

En mode survie


« Déjà à Noël, puis janvier et février, nous avons subi une baisse des ventes à cause des grèves contre la réforme des retraites, là le Covid 19 n’a pas du tout arrangé les affaires. On est en mode survie », explique Véronique Thabuis, directrice des éditions Lucien Souny, dont le siège est à la Geneytouse, et qui compte une quarantaine d’auteurs dans son catalogue, dont par exemple Jean-Guy Soumy, «  Heureusement, nous avons les ventes en ligne avec notre site et nous allons sortir des livres en numérique, mais ça ne rattrapera pas les dégâts. Là on essaye surtout de convaincre les libraires de mettre en avant ce qui a été fabriqué avant la crise, ce sur quoi ils s’étaient engagés pour les quatre premiers mois de l’année. Car en ce moment, on a freiné les publications. Toute la chaîne du livre est cassée ».
 
Les livres régionaux vont devoir se faire une place dans des rayons surchargés de sorties.
Les livres régionaux vont devoir se faire une place dans des rayons surchargés de sorties. © France Télévisions - Jérôme Piperaud



Des sorties décalées


Selon une enquête de Livres Hebdo, 70,8% des éditeurs ont décidé de reporter certaines sorties de livres en 2020 ou même en 2021 et 29,2% comptent réduire leur production dès cette année.

C’est par exemple le cas pour les éditions les Monédières. Reprises il y a un an par Esther Mérino, elles ont quitté la Corrèze pour s’installer à Limoges. 
« En mai, pour Lire à Limoges, j’avais prévu de présenter 5 nouveaux livres. Du coup, un a été décalé à juin, deux sortiront cet été, les autres à la rentrée » détaille Esther. « En fait, nous les petites maisons d’éditions régioanles, il faut se faire une place dans les librairies, jouer des coudes avec les grosses sorties parisiennes de l’été (comme Guillaume Musso ou Virginie Grimaldi NDLR). Les librairies vont être saturées de nouveautés. J’ai aussi profité du confinement pour travailler sur notre site internet. Mais ce sera de toute façon une année très spéciale ».
 
Dans les coulisses d'une maison d'édition


Un gros manque à gagner


« 75 % de ventes en moins en mars, 80% en avril ». Les chiffres sont implacables. « C’est très compliqué », explique Jean-Marc Ferrer des Ardents éditeurs, maison renommée pour ses collections littéraires. « En puis nous avions aussi une activité d’exposition, de conférences. Tout est annulé et reporté à 2021…. Des sorties d’ouvrages sont aussi décalées. Cela ne sert à rien de prévoir pour septembre avec une rentrée littéraire qui du coup sera surchargée. Nous, on serait noyé. On ne peut pas lutter avec la grosse cavalerie des maisons d’éditions de Paris. Nos beaux livres, ils seront pour Noël ».  
 
© France Télévisions - Jérôme Piperaud


« Nous sommes en hibernation » déclare de son côté Pierre Louty, des éditions de la Veytizou, installées en Haute-Vienne, à Neuvic entier. 
« En avril, nous avons eu une baisse de 95% des ventes. On en a fait quelques-unes via notre site. Mais les pertes sont énormes. Entre l’annulation au printemps de Lire à Limoges, de la foire-exposition et de nos portes ouvertes, cela représente 10 000 euros de moins. Pour une petite maison d’édition, c’est beaucoup. Et cet été, on sait déjà que de nombreux salons ou fêtes artisanales auxquelles nous participions n’auront pas lieu ».
 

Plus de salons pour les auteurs

 
Tous ces petits salons littéraires, ces dédicaces en librairies, ces rendez-vous avec le public annulés cet été, Franck Linol a du mal à le digérer.
Auteur limougeaud prolifique de polars, l’épidémie de coronavirus n’est pas le scénario auquel il rêvait. 
 
Illustration Franck Linol
Illustration Franck Linol

«  Avec mon complice Joël Nivard, on avait sorti notre dernier roman, « La route des mortes » la veille du confinement ! Autant vous dire que les ventes… C’est presque un livre mort-né. D’autres livres de notre éditeur vont sortir, des nouveautés qui - c’est mécanique - feront oublier notre livre, même si Geste Editions va réduire de 40% les volumes de sorties. Lire à Limoges en mai, pour moi c’est chaque année environ 500 livres vendus. Cet été, les salons de Felletin, l’île de Ré, du Vigen n’existeront pas. Brive ? On ne sait pas encore. Mon premier rendez-vous pour une dédicace à mon agenda c’est pour… février 2021 en Ile-de-France. Le problème aussi, c’est que tout est décalé. Mon prochain livre va sans doute être édité un an plus tard que prévu. Ce qui m’inquiète c’est que les auteurs vont perdre leur lectorat « populaire ». Les grands lecteurs seront toujours là, mais ceux que l’on croisait dans les petits salons… ».

Et encore, Franck Linol ne se plaint pas. Retraité de l’université il a un minimum de revenu assuré.
 

Des aides insuffisantes


Les petites maisons d’éditions régionales, elles, sans les ventes, jouent gros. Sans compter que les aides promises ou annoncées ne sont pas non plus incroyables. « J’ai touché les 1500 euros annoncés par le gouvernement pour les petites entreprises. Mais c’est pour la forme, ça ne va pas tout révolutionner. Car si j’emprunte aux banques, je ne peux pas bénéficier d’autres aides. C’est vicieux » explique Pierre Louty.

« Le centre national du livre a effectivement débloqué des aides pour les maisons d’éditions indépendantes. Mais les dossiers sont tellement lourds à monter, cela prend trop de temps. Si à la fin, c’est pour obtenir 1 000 euros, je préfère emprunter à la BPI (banque publique d’investissement)» détaille de son côté Véronique Thabuis. « De toute façon, précise-telle, il va falloir se réinventer, repenser notre métier. Multiplier nos ventes en ligne, développer nos réseaux sociaux ».
 
« On a bénéficié du fonds de garantie de l’Etat. Et si vous avez une aide nationale, vous ne pouvez pas prétendre à une aide régionale. Notre chance pour l’avenir c’est que nous avons toujours joué la carte de la proximité qui a repris du poil de la bête avec cette épidémie. On mange local, on va donc peut être lire local !»  s’exprime Jean-Marc Ferrer.
Sans compter aussi que depuis deux mois, la littérature locale a moins sa place dans les médias régionaux. Presse écrite, télévision et radio ont réduit leurs paginations, leurs programmes. Il y a donc moins d’opportunités pour parler d’un livre, pour interviewer son auteur ou son éditeur. Or on sait qu’un passage télé ou radio génère des achats non négligeables…»
 

Rendez-vous à Brive ?


Enfin, la grande question pour tous ces éditeurs : la foire du livre de Brive aura-t-elle lieu en novembre ? Esther Mérino croise les doigts : « J’espère. C’est le moment le plus fort pour le chiffre d’affaires de notre maison d’édition. Pour moi c’est LE gros enjeu de cette année ». 

Pour Véronique Thabuis : « Franchement, si c’est pour ne pas pouvoir la vivre avec le même esprit de convivialité, de proximité, de contact entre auteurs, lecteurs, éditeurs, car c’est cela la force de Brive, je ne sais pas si cela vaudra le coup d’être présent, même si pour nous c’est un moment important ».

Les amoureux du livre espèrent quand même que ce grand salon littéraire limousin se déroulera dans les conditions classiques car cela voudra alors dire que le virus aura tourné la page…
 
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