Municipales 2020 en Haute-Vienne : pourquoi certains maires ruraux jettent l'éponge

Vous avez sans doute entendu parler du "mal de maire". Nous sommes allés à la rencontre de trois élus de la Haute-Vienne. Tous, en milieu rural. Après vingt ans de fonction en moyenne, comme conseiller, adjoint puis maire, ils témoignent de leur solitude, leur impuissance et leur découragement.
© France 3 Limousin
En octobre 2018, ils étaient près de la moitié à ne pas vouloir se représenter. Fin 2019, selon une enquête du Cevipov, la situation s'est améliorée : ils ne sont que 28 % à souhaiter jeter l'éponge.

Mais cette embellie sur la vocation des maires de France ne peut pas entièrement cacher le mal-être de ces élus et notamment en zone rurale. C'est dans les communes de campagne que les maires sont les plus nombreux à vouloir laisser leur place (près de 30 % et 28 % d'indécis).
Pyramide des âges des maires de Haute-Vienne
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Cependant, ce qui les motive à abandonner, ce ne sont pas forcément les difficultés, la baisse des dotations ou le manque de moyens, mais plutôt l'aspect chronophage de la fonction et un sentiment de solitude.

Rencontre avec trois maires de Haute-Vienne, qui ne brigueront pas de nouveau mandat en mars 2020.
 


Un rôle plein de surprises... plus ou moins bonnes

Ils sont des figures de leur village, appréciées mais aussi à "portée d'engueulade". Des touche-à-tout, toujours disponibles, passionnés qui ne comptent pas leurs heures. Ces maires ruraux se sentent effacés,  ils ont le sentiment de ne pas être écoutés et considérés. Et pourtant, ils ne sont pas si loin de la métropole. Limoges n'est qu'à 30 minutes à peine de ces trois communes.

Nous rencontrons Sylvie Tuyeras, 62 ans, maire (PCF) de Saint-Brice-sur-Vienne au bord d'un étang. Le plan d'eau s'est vidé d'un seul coup… un jour avant d'être pêché et nettoyé dans les règles. Un incident qui n'était pas au programme de l'élue de Saint-Brice-sur-Vienne.

Il y a toujours des imprévus. C'est ça la vie d'un maire rural. On ne peut pas s'ennuyer. Là je souris pour ne pas pleurer, car c'est un coup dur. On n'a pas signé pour ça.   Si on savait tout ce à quoi on s'expose, je ne sais pas si j'aurais réfléchi différemment mais j'aurais pris davantage la mesure de ce qui m'attendait.  

 

Sylvie Tuyeras, maire (PCF) de Saint-Brice-sur-Viance


Philippe Briat, maire (SE) de Séréilhac, estime que les maires ruraux sont très sollicités alors qu'ils n'ont ni les moyens, ni les services dédiés pour répondre à toutes les demandes.

Qu'est-ce qui pèse ? C'est d'être laissé seul face à des événements… Des services de la préfecture nous disent qu'on fait mal telle ou telle chose mais nous ne sommes pas aidées pour cela.

Georges Desbordes, maire (SE) de Burgnac a souffert particulièrement des facteurs humains :

Ce qui m'a le plus pesé, ce n'est pas la charge de travail, c'est annoncer des mauvaises nouvelles aux familles… On n'est pas formés pour ça, on ne sait pas quoi dire. On se sent aussi impuissants face aux conflits, incivilités. On porte plainte mais souvent, c'est classé sans suite.

 

Selon Isabelle Briquet, présidente de l'association des maires de la Haute-Vienne, "ce quotidien de maire, il faut le vivre pour comprendre la réalité des choses, il y a plein de bons moments. C'est sûrement le mandat le plus difficile mais aussi le plus passionnant et intéressant."
 
Georges Desbodes, maire (SE) de Burgnac (Haute-Vienne)

 

Pourquoi un tel sentiment d'impuissance ?

Pour comprendre cette usure, il faut regarder du côté des compétences. La petite enfance, la voirie, la collecte des déchets, l'urbanisme… autant de domaines transférés aux intercommunalités.   

La ComCom nous apporte plus que ce qu'elle nous coûte : pôle sportif, jeunesse… nous ne les aurions pas obtenus en tant que petite municipalité. [Philippe Briat, maire (SE) de Séréilhac ]

 

Y a des choses positives… Je suis plutôt contente que l'économie soit gérée par l'intercommunalité mais je n'attendrais pas qu'on me trouve un boulanger. [Sylvie Tuyeras, maire (PCF) de Saint-Brice-sur-Vienne ]


Selon la taille et les recettes du village, les transferts aux intercommunalités sont plus ou moins bien vécus. Georges Desbordes a mal digéré la perte de la gestion de l'assainissement. Une compétence qui a été transférée dès 2020 dans sa communauté de communes, six ans avant l'obligation par la loi (NOTRe).

Burgnac, 860 habitants, ne voulait pas reverser les fruits de sa bonne gestion à des communes voisines plus grandes. Son maire s'est battu pour conserver l'excédent de 300 000 euros. Près de 10 % iront quand même financer la communauté.
Et voilà la pierre d'achoppement : la solidarité financière entre les communes, pour réduire les écarts de richesse. C'est ce qu'on appelle la péréquation. Chaque maire veut dynamiser en priorité SON village et doit, en plus, composer avec les baisses de dotations de l'Etat.

On a perdu notre liberté de mouvement… Entre le budget de 2008 et celui de 2018,  il y a  430 000 euros de différence. Ce n'est pas qu'un problème de dotations. Il y a aussi une part de choses qu'on ne payait pas avant et la suppression de la taxe professionnelle. [Sylvie Tuyeras, maire (PCF) de Saint-Brice-sur-Vienne]


Moins d'argent, donc moins d'investissement, et des réalisations retardées dans le village. Les maires se tournent alors vers d'autres financements. Pour Isabelle Briquet, le maire rural, en plus de porter ces charges lourdes, doit compenser la fuite des services publics.

 Singulièrement, c'est en zone rurale, que la désertification s'intensifie… Le seul élément porteur en termes d'action publique, c'est ce que peuvent faire les collectivités. Sans moyen ni possibilité autre, les maires sont démunis alors qu'ils sont le dernier maillon qui relie les services publics des citoyens. On doit puiser des ressources autrement : avant on avait les services publics pur et dur. Aujourd'hui on cherche des partenariats public-privé et autres. [Isabelle Briquet, présidente de l’ADM87]


Portés par la passion et les rencontres, les maires ruraux se battent. Souffrent parfois. La solitude de la fonction est pesante. Car oui, ils se sentent seuls. Assurés de la relève, Sylvie Tuyeras, Philippe Briat et Georges Desbordes vont retirer l'écharpe. Ils ne regrettent rien, surtout pas d'être venus.
   

Pourquoi abandonnent-ils ?

Pour 72 % des maires qui ne souhaitent pas se représenter c'est parce qu'ils souhaitent se concentrer sur leur vie personnelle et familiale.
Catégories professionnelles de maires de la Haute-Vienne
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C'est le cas de  Philippe Briat, 68 ans :

Je ne me représente pas, j'ai absolument aucune vie en dehors de la fonction de maire. Je suis content d'avoir fait ça mais je n'ai pas d'agenda personnel, c'est celui de la commune qui décide où je dois être et quand. Il n'y a plus de sphère privée.

 
Philippe Briat, maire (SE) de Séreilhac


Pour Georges Desbordes et pour Sylvie Tuyeras , c'est davantage parce qu'ils ont le sentiment d'avoir rempli leur mission.
Secteurs d'origine des maires retraités de la Haute-Vienne
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 Je m'arrête pour passer le relais et me reposer… Je suis fatigué physiquement et épuisé moralement. Après trois mandats de maire, il faut savoir s'arrêter. [Georges Desbordes, maire (SE) de Burgnac, 71 ans]
 

Je me suis posé la question… Mais on ne peut pas militer pour une retraite à 62 ans et  rester indéfiniment dans le fauteuil de maire. Élue pendant 25 ans, je ne repars pas. [Sylvie Tuyeras, maire (PCF) de Saint-Brice-sur-Vienne, 62 ans]


Avec ces difficultés annoncées, la menace de voir des listes défaillantes aux prochaines élections pèse. Isabelle Briquet s'inquiète plus globalement du sort de la ruralité : " Ce sentiment d'abandon est criant, et la Haute-Vienne est rurale. L'abandon des territoires se paiera un jour… il sera trop tard à ce moment-là."


 

 
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