Municipales 2020 : le vote abertzale

Une particularité du Pays basque, unique en Nouvelle Aquitaine : le poids du vote nationaliste. Il conditionne en partie la vie politique de la deuxième communauté d’agglomération de la région. Surtout à l‘occasion des municipales.
Drapeau basque - Ikurriña
Drapeau basque - Ikurriña © Istockphoto.com

Presque toutes les listes ont « leurs » abertzale : de centre-droit, de gauche, encartés ou non. Sans cette teinte plus ou moins « rouge, blanc, vert », assez peu de chance de passer ou du moins, est-ce plus difficile. Peu de municipalités sortantes en lice pour le second tour, reconduites ou élues dès le premier tour en 2020, n’ont de programme ignorant le « fait basque » : soutien à la langue et à la culture. Défense de la Communauté d’agglomération Pays basque, plus guère contestée aujourd’hui dans son principe, et qui regroupe les 158 communes du Pays basque. Coopération transfrontalière. Et même pour certaines, implication dans le processus de Paix tournant la page d'ETA (Bayonne, Biarritz, Boucau, Hendaye etc.).

 

 

Le siège d'Euskal Herria Bai (Pays basque oui) à Bayonne
Le siège d'Euskal Herria Bai (Pays basque oui) à Bayonne © Allande Boutin

 

 

Municipales 2020, premier tour

Il est délicat si ce n’est impossible de quantifier le vote nationaliste car il n’existe pas de liste de « pure » obédience abertzale. Les nationalistes même lorsqu’ils conduisent une liste, sont à la tête de coalitions qui fédèrent le plus souvent Europe Écologie Les Verts, des Insoumis, des ex-NPA (Alternance entre autres), le tout s’inscrivant dans une démarche citoyenne selon l’expression consacrée. C’est ce que tenait à me préciser avant le premier tour ce candidat mauléonnais.    

Je suis abertzale, de gauche, mais la liste que je conduis est une liste citoyenne, de large rassemblement

                                                                                                                                                                                   Beñat Elkegarai "Aintzina Maule, En avant Mauléon" (28,93%)

Nombre de listes de sensibilité abertzale ont fait un score du genre de celui obtenu à Mauléon, en Pays basque intérieur, obtenant même près de 45 % des voix à Saint Jean-Pied de Port. Même résultat à Ustaritz pour la liste du maire sortant, Bruno Carrère, qui lui est en ballotage très favorable. Ou encore à Urrugne où la liste menée par l’abertzale Filipe Aramendi vire en tête avec 41 % des voix. Idem à Ciboure, 44,67 %. Là, Eneko Aldana, qui avait entre autres soutiens, reçu celui de l’ancien maire socialiste Albert Péry, devrait l’emporter le 28 juin, les quatre listes de droite et de centre / centre gauche ne s’étant pas entendues.

Poursuivons notre tour d’horizon : Cambo, 46,96 %. Saint-Jean-de-Luz, 23 % des voix. Bidart, 17 %. Mais dans ces trois communes, les listes des maires sortants l'ont emporté dès le 15 mars. Partout où se présentent des listes à forte connotation nationaliste, ou dont le pivot central est l’abertzalisme, elles franchissent la barre des 10 %.

Et elles ont parfois créé plus encore la surprise : à Biriatou, où certes à 6 voix près, la liste à sensibilité nationaliste conduite par Solange Demarcq-Eguiguren, a battu celle emmenée par Michel Hiriart, néo gaulliste et euskaltzale, premier édile depuis 1989.

La gauche abertzale, souvent arbitre du second tour

La gauche abertzale c'est Euskal Herria Bai (Pays basque oui), qui fédère aujourd'hui toutes les sensibilités indépendantistes de gauche. Cette fédération fut longtemps impossible en raison de la lutte armée menée par ETA en Espagne et Iparretarrak côté français. L'autodissolution des deux organisations a permis des rapprochements au sein de la famille nationaliste ainsi qu'avec les partis politiques nationaux. Cette gauche participe à la gestion dans nombre de mairies au sein d'équipes municipales plurielles. Partout où elle est en mesure de se maintenir ou de fusionner, la gauche abertzale "fera l’élection".

A Biarritz, la liste "Euskal Herrian, Vert et solidaire" (Euskal Herria Bai, Europe Écologie Les Verts et les Insoumis), 12,34 %, fait alliance avec la liste de centre-gauche écolo du docteur et surfeur Guillaume Barucq, maire adjoint sortant (16,22%). Biarritz est un cas intéressant qui illustre toute la complexité et les subtilités de l'échiquier politique du Pays basque: devait figurer en bonne place sur la liste de  Maider Arostéguy (LR) Caroline Phillips, personnalité abertzale du monde économique, ancienne présidente du Conseil de développement du Pays basque et musicienne de renom. Elle a fait partie du think tank de "Pour Biarritz, pour vous". A Hendaye, les abertzale (18,38 %) repartent au second tour comme il y a six ans, avec le maire sortant PS, Kotte Ecenarro (41 %). Des ponts multilatéraux sont donc bien tendus sur ce territoire.

A Mauléon ils vont au second tour en solitaire, pouvant faire trébucher le maire sortant et vice-président de la Communauté d’agglo, Michel Etchebest centriste euskaltzale (33,46%). Le leader du premier tour, le communiste Louis Labadot est à 37,61 % et pourrait l'emporter dans la capitale de la Soule, longtemps à gauche. Comme partout l'abstention sera également décisive. A Itxassou, où il y aura une triangulaire également, le jeu est plus ouvert pour les abertzale (liste conduite par Mikel Hiribarren, syndicaliste agricole ELB-Confédération Paysanne: 34,37 %  à deux points de la première).

 

 

Plaque du siège du PNB à Bayonne
Plaque du siège du PNB à Bayonne © Allande Boutin

 

 

Le PNB

Souvent, des listes de centre-droit, reçoivent le soutien et incluent aussi dans leurs rangs des militants ou des proches du Parti Nationaliste Basque (chrétien social). Ainsi à Saint-Jean de-Luz pour la majorité conduite par Jean-François Irigoyen (LR) réélu dès le premier tour. Comme du temps de Michèle Alliot-Marie et de son successeur Peyuco Duhart (UMP). A Urrugne aussi au sein de la majorité sortante de droite. Ce fut le cas à Anglet sous le mandat de Robert Villenave MODEM, (2000 - 2008), dont l'adjoint aux Finances était par ailleurs un abertzale plus proche de ce qui deviendrait Euskal Herria Bai (EH Bai). Vous me suivez toujours ? Aujourd’hui à Bayonne, le PNB est sur la liste du maire sortant Jean-René Etchegaray.  Le Parti nationaliste, modéré, est présent sur de nombreuses listes de centre, centre-droit en Pays basque intérieur. Le maire de Saint Martin d’Arrossa est membre de cette formation. Et pour être le plus complet possible, soulignons que la liste de Guillaume Barucq qui a fusionné avec celle des Verts, abertzale de gauche et Insoumis, compte un représentant du même PNB, liste qui a reçu le soutien du maire de Saint Sébastien (PNB). Le Pays basque est le champ des possibles !  

 

Le cas bayonnais

La tête de liste UDI de « Bayonne, toujours un temps d’avance » (40% des suffrages) a cette capacité à rassembler depuis LR jusqu’au centre gauche (d’anciens membres du PS et d’EELV), en passant par toutes les familles du centre dont LREM, et … la gauche abertzale. Une ancienne candidate indépendantiste a rejoint la liste de Jean-René Etchegaray. Et nous avons rendu compte des déchirements au sein de la liste "Baiona Verte et Solidaire" (13,12%) dont l’assemblée générale s’est prononcée contre l’alliance avec les deux autres listes de gauche à Bayonne à deux voix près : 56 contre la fusion. 54 pour. 6 abstentions. Cette liste d’union à trois, aurait été conduite par le socialiste Henri Etcheto (près de 30% des voix), jugé trop jacobin. Là il faut souligner que des responsables éminents de mouvements abertzale et altermondialistes ont fait jouer tous leurs réseaux et amitiés, pour obtenir que José Bové et François Alfonsi (respectivement ancien et actuel député européen EELV) taclent « vertement » la responsable EELV de Bayonne (ex seconde de la liste Baiona Verte et Solidaire) qui a appelé à soutenir la liste plurielle de gauche d’Etcheto. Eux prennent le contre pied et roulent pour Etchegaray pour sa défense de la Chambre d'Agriculture alternative Laborantza ganbara, pour l'adoption de la monnaie locale Eusko, sa participation au processus de Paix et sa défense des prisonniers de l'ETA, l'accueil des migrants. Une politique assez à gauche somme toute ! Ces deux figures politiques peuvent appeler à voter Jean René Etchegaray plus facilement qu'une partie de la gauche nationaliste. Il lui serait compliqué de s'expliquer sur un appel à voter pour une liste composée aussi de représentants de LR et LREM. Comme quoi, le nationalisme basque est capable de trouver des soutiens extérieurs et de pratiquer l’entrisme. 

N'oublions pas que Bayonne est aussi gasconne, comme Anglet et Biarritz. C'est une ville de mesclanhas (mélanges). 

                                                                                                                                                              Un observateur et artiste de Bayonne, Baiona, Bayoune qui tient à l'anonymat 

Anglet, Boucau, Guéthary, sont les trois communes où aucune liste ne se revendique abertzale ou n’inclue pas de sensibilité nationaliste clairement affichée. C'est devenu une sorte d'exception en Pays basque de France.

 

 

Drapeaux gascon, français, basque et européens à la mairie de Bayonne
Drapeaux gascon, français, basque et européens à la mairie de Bayonne © Allande Boutin

 

 

Un peu d’Histoire

A la fin des années 80, les communes dirigées par des maires de sensibilité « basquisante » étaient une petite trentaine, dont moins d'une dizaine ouvertement nationaliste : Frantxua Dascon, maire d'Idaux-Mendy en Soule (1981-2008). Joanes Goyhenetche, maire d’Orsanco en Basse-Navarre (1981-2001). Michel Bergé, maire de Villefranque en Labourd (1977 - 1983) qui ont marqué cette époque.

La présence d’un panneau indiquant le nom de la commune en basque était alors signe d’une orientation euskaltzale, c’est-à-dire d’une ouverture à la basquitude. Parmi ces maires citons, André Ithurralde, gaulliste, bascophone, maire de Saint Jean-de-Luz (1971-1987). Andde Luberriaga, giscardien, bascophone, défenseur d’un département basque, maire d’Ascain (1977 - 2001). Le maire PS de Hendaye, Raphaël Lassallette (1981 - 2001). Jean Lougarot, maire PS de Mauléon (1977 - 2001). Ils étaient les pionniers. 

Ce petit rappel non exhaustif souligne la grande pluralité dès les débuts, de ce sentiment basque assumé et affirmé, alors minoritaire mais non marginal : côte / intérieur. Gauche / droite. Nationaliste / non nationaliste.

La première responsable politique élue (d'opposition) d’une grande ville, Bayonne en l’occurrence, à proposer une synthèse des différentes identités du territoire fut la socialiste Nicole Péry (ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de la Femme et à la Formation continue du gouvernement Jospin). Dès 1989, elle affichait sur son programme trois fleurs dont les pétales étaient aux couleurs de la France, du Pays basque et de l’Europe.

Depuis, l’idée a fait son chemin, et le premier tour des élections municipales de 2020 en est l’illustration. Le vote nationaliste pèse selon les rendez-vous électoraux de 15 à 20 % des suffrages exprimés. Ses ancrages les plus patents sont la Basse-Navarre (région de Saint Palais, Saint Jean-Pied de Port, Baigorry). Le Labourd intérieur, dont la vallée de la Nivelle (région de St Jean de Luz - Espelette).

 

 

Basques 2020. Un graff de "Exist Baiona" sur une palissade à Bayonne
Basques 2020. Un graff de "Exist Baiona" sur une palissade à Bayonne © Allande Boutin

 

 

Les élections dont les formations abertzale sont absentes sont évidemment la Présidentielle et de façon plus surprenante, les Régionales faute d’alliance (si ce n’est une candidature à titre personnel d’un actuel conseiller régional abertzale sur la liste socialiste 64). Aux Européennes il y a eu par le passé des alliances scellées avec Les Verts et "Régions et Peuples solidaires". Mais outre les Municipales nous l’avons vu, qui sont leur rendez-vous par excellence et où ils peuvent prendre une mairie, les Départementales et même les Législatives sont désormais des caisses de résonance non négligeables.  En 2017, Peio Etcheverry-Ainchart (Euskal Herria Bai) avait obtenu 12 % des voix, sur la 6ème circonscription des Pyrénées atlantiques (celle de Saint-Jean-de-Luz / Hendaye), en troisième position et à trois points de la candidate LR qualifiée pour le second tour, Maider Arostéguy. Loin devant la députée socialiste sortante Sylviane Alaux.

Soulignons pour conclure que le maire de Saint Pierre d’Irube, de la formation EH bai, réélu dès le premier tour le 15 mars, sans liste d’opposition (!), dans une ville de près de 5 000 habitants, est également reconduit comme conseiller départemental depuis 2008. Il est maire depuis 2001. Et Saint Pierre n'est pas le "Pays basque profond", mais une cité voisine de Bayonne.

La dédiabolisation du fait abertzale est un fait manifestement acquis.

 

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