Témoignage. "Je suis dépendant de mon bourreau" : victime de l'Eglise, Patrick est toujours en quête de réparation

Publié le Écrit par Alicia Girardeau

Patrick a été abusé pendant cinq ans par le curé d'Ascain, au Pays Basque. Près d'un an après la remise de 60 000 euros par l'Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation, il confie vivre toujours dans le chaos. La somme ne lui permet pas de se reconstruire, il se retrouve aujourd'hui désarmé face au silence des institutions religieuses.

C'est un énième appel à l'aide. Un "engrenage", dont il ne parvient pas à s'extraire. Patrick a essayé pourtant, un nombre inlassable de fois, en vain. En 2021, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase) reconnaît les agressions sexuelles qu'il a subies, de ses 13 à ses 18 ans. Une somme de 60 000 euros lui est alors versée par l'Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr), le montant maximal défini par cette commission mandatée par la Conférence des évêques de France. "Un couperet définitif", pour ce sexagénaire, qui perçoit cette décision comme une condamnation.

Car depuis, tout va de mal en pis. De nouvelles démarches de thérapies entraînent des dépenses supplémentaires. Patrick ressent surtout un sentiment de forte culpabilité, suite à la dérive de son fils, qui résulte, selon lui, du silence des institutions, "pourtant informées des risques qui pouvaient subvenir".

Une somme "solide", selon lnirr

Déjà en janvier, Patrick jugeait "ridicule" le montant de son préjudice. "60 000 euros ? Mais moi, j'ai cumulé les dettes, j'ai emprunté pour pouvoir guérir, survivre et pouvoir tenir. Cet argent a recouvert un certain nombre d'emprunts, mais ça ne représente même pas 20 % de tous les frais de thérapie que j'ai engendrés", s'insurge-t-il, fatigué. Son avocate estimait ses dépenses à plus de 750 000 euros, hors frais annexes de déplacement. Un montant qui n'entre pas dans la fourchette instaurée par l'Inirr. 

Nous entendons et comprenons sa colère, mais constatons qu'il est très difficile d'y répondre.

Marie Derain de Vaucresson

Présidente de l'Inirr

L'instance estime, qu'au regard de l'histoire de Patrick, la somme maximale a été versée. "Une somme certes symbolique, mais solide, même si celle-ci ne sera malheureusement jamais à la hauteur de la gravité de son vécu", pointe Marie Derain de Vaucresson. Elle affirme avoir répondu à plusieurs courriers, avant de rompre la discussion. "Notre démarche n'a de sens que si elle a un début, et une fin, avec toutes les personnes qui attendent d'être accompagnées, poursuit-elle.

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Patrick a été agressé sexuellement par le curé d'Ascain, de ses 13 à ses 18 ans. En juillet 2022, il a perçu 60 000 euros de l’Instance Nationale Indépendante de Reconnaissance et de Réparation. Une somme insuffisante pour lui permettre de se reconstruire. ©France 2 - Extrait Complément d'enquête

 La demande de révision du dossier de Patrick est donc restée lettre morte. "Après le rapport et la décision de l'Inirr, vous n'avez aucun suivi, rien. Vous n'existez plus", regrette-t-il.

Ils parlent de reconnaissance et de réparation, or, déjà, pour reconnaître un drame, il faut l'écouter et l'entendre.

Patrick

victime d'abus sexuel de l'Eglise

"Je ne peux pas m'en sortir"

Aujourd'hui, le diocèse de Bayonne octroie à Patrick la somme de 1 000 euros par mois, pour accéder au logement. "Mais c'est la pire des choses. Il n’y a aucun engagement, cette aide peut disparaître du jour au lendemain et cela me met dans une véritable situation de dépendance", pointe-t-il.

Sans réponse, ni solution apportée à son désarroi par les institutions, Patrick a aujourd'hui le sentiment d'être face à un mur. "J'ai tout investi pour guérir, sauf que je n'ai pas réussi parce que je suis tombé dans le piège : c’est-à-dire d'avoir tellement investi que je me suis retrouvé dans une situation de surendettement et je suis complètement sorti du circuit classique.

"Ils ont tué l'homme, maintenant, ils tuent le père de famille"

Plusieurs fois, le sexagénaire tente de remonter la pente. Hébergé par un ami dans des bureaux, il entreprend d'abord de relancer son activité professionnelle, en parallèle de missions en intérim. Mais en mai, une nouvelle vient entraver sa reconstruction. Il découvre que son fils, livré à lui-même lors de sa scolarité, a emprunté un "chemin de dérives avec de mauvaises fréquentations".

"Il m'avait plusieurs fois demandé de venir vivre avec moi, mais je n'étais pas en mesure de le faire, je n'avais pas de chez moi", souffle Patrick qui indique avoir informé à plusieurs reprises de la situation de son fils à l'Institution catholique. "Quand un père ne peut pas répondre à une demande aussi fondamentale et nécessaire, le pire peut arriver...", ajoute-t-il. Cette situation d’urgence est notifiée dans un courrier que Patrick a adressé, en date du 13 janvier 2023, à Monseigneur de Moulins Beaufort en lui demandant d’intervenir expressément dans le cadre de son dossier.

J'ai certainement ma part de responsabilité mais pour moi, c'est indiscutable, si mon fils est parti en vrille, c'est à cause de l'Eglise qui ne m'a pas donné les moyens d'obtenir sa garde.

Patrick, victime d'abus sexuel dans l'Eglise

Pour Patrick, l'engrenage prend une autre dimension. "Ils ont tué l'homme, maintenant, ils tuent le père de famille", lâche-t-il, dénonçant la "situation de dépendance dans laquelle il est enfermé", vis-à-vis de "son bourreau". Aujourd'hui, il attend une "vraie réparation". Financière d'une part. "Qu'ils me donnent au moins les moyens de sortir de cette situation et d'assumer pleinement mon rôle de père..." Surtout, que l'Église reconnaisse "qu'il n'y a pas eu de réparation, ni de reconnaissance".

Entendre la parole

Au-delà de sa situation actuelle, Patrick entend dénoncer l'accompagnement défaillant de l'Église envers les victimes. L'association Parler & reVivre parle, elle, de "dénis récurrents de l'Église".  "Les commissions doivent améliorer sensiblement la qualité de l'écoute, notamment sur les violences subies et leur impact, pas toujours pris en compte à juste niveau", écrit le président Nicolas Scalbert dans un communiqué en date du 29 septembre. 

Nous le constatons tous les jours : quand les victimes commencent à parler, certaines sont gênées et manquent de confiance dans les processus mis en oeuvre.

Nicolas Scalbert, président de l'association Parler & reVivre

Communiqué

L'Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation regrette de "ne pas avoir réussi à atteindre pleinement son objectif". "C’est regrettable, mais notre démarche, on l’ajuste au maximum et parfois on n’y arrive pas", se défend la présidente de l'Inirr, Marie Derain de Vaucresson, présidente de l'Inirr.

Je reçois de nombreux messages de gratitude, même si pour nous cette démarche est un dû. Seule une personne sur dix sollicite un entretien après la décision pour exprimer son désaccord.

Marie Derain de Vaucresson

président de l'Inirr

L'association Parler & reVivre appelle tout de même "l'Église à prendre sur ses épaules le fardeau et les responsabilités qu'impliquent ses crimes", alors que les demandes déposées auprès des commissions de réparation ne représentent que "0,57 % des 330 000 personnes victimes". Patrick, quant à lui, martèle ne rien vouloir lâcher pour obtenir réparation.

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