Farid Benhammou, chercheur à l'Université de Poitiers, dénonce les tirs illégaux de loups

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Écrit par Romain Bizeul
Image d'illustration. Au Parc Alpha, à Saint-Martin-Vésubie, des loups sont de retour, un an après la tempête Alex.
Image d'illustration. Au Parc Alpha, à Saint-Martin-Vésubie, des loups sont de retour, un an après la tempête Alex. © Jean-François Ottonello - MaxPPP

Les cas de loups abattus illégalement se multiplient. Dans un contexte tendu, Farid Benhammou signe une tribune avec un collectif de citoyens et de personnalités pour affirmer que la cohabitation avec le carnivore est possible. Mais seulement si éleveurs et défenseurs de l'environnement coopèrent.

Il inspire les fantasmes depuis la nuit des temps. Souvent craint, parfois même diabolisé, le loup cristallise les tensions. Les attaques de troupeaux laissent les éleveurs démunis et en colère. Pourtant, une cohabitation avec les animaux sauvages est possible. C’est ce qu’affirme une tribune publiée dans Libération, le 4 octobre 2021, à l'initiative de Farid Benhammou, géographe et chercheur associé au Laboratoire Ruralités de l’Université de Poitiers. Avec un collectif de citoyens et de personnalités dont Isabelle Autissier, Cyril Dion et Yann Arthus-Bertrand, il prône le dialogue et la prévention plutôt que de tuer illégalement ces grands carnivores

Des actes illégaux envers une espèce protégée

Le 24 septembre 2021, dans les Hautes-Alpes, une louve tuée par balle a été pendue au fronton de la mairie de Saint-Bonnet-en-Champsaur. À peine quelques jours plus tard, le préfet de l’Ardèche autorise les tirs de loups. Autant de raisons qui ont poussé Farid Benhammou à tirer la sonnette d’alarme. Le chercheur de l’Université de Poitiers travaille depuis 25 ans sur les conflits autour de la conservation de l’ours et du loup. Il observe un climat de tension et des actes qui, rappelle-t-il, restent illégaux envers une espèce protégée.

"Il n’y a pas réellement de poursuites judiciaires dignes de ce nom. Par ailleurs, on voit une certaine complaisance avec les éleveurs en colère et une différence de traitement avec d’autres causes de la part des pouvoirs publics", pointe Farid Benhammou. Il prend en exemple la séquestration des dirigeants du Parc national de la Vanoise par des éleveurs excédés en 2015. Aucune poursuite quand, dans le même temps, les employés de Goodyear étaient condamnés à des peines de prison pour la séquestration de leurs dirigeants.

Une différence de traitement qui s’explique notamment par le poids des syndicats agricoles et en particulier la Fnsea à la position anti-loups clairement affirmée. "Quand vous avez une force de frappe assez grande et que vous menacez de déverser des tonnes de purin ou de brûler des pneus, ça met tout de suite plus de pression", regrette le chercheur poitevin.

Mais cette colère des éleveurs, Farid Benhammou la comprend. Il déplore seulement que la solution choisie soit la plus radicale : "Le recours au tir systématique ce n’est plus possible, d’autant que c’est loin d’être le plus efficace." Une étude européenne indique en effet que l’adaptation des moyens de protection selon les territoires est bien plus efficace que les tentatives d’éradication de l’animal. "Quand on tue des loups, il y a un phénomène d’éclatement de la meute qui provoque une augmentation des attaques", ajoute le chercheur du Laboratoire Ruralités.

C’est bien plus faisable et efficace de protéger un troupeau que de tuer un loup.

Farid Benhammou, géographe et chercheur associé au Laboratoire Ruralités de l’Université de Poitiers

Pourtant, selon lui, le tableau n’est pas totalement noir. S’ils subissent les pressions d’un lobbying intense de la Fnsea, les pouvoirs publics investissent des millions dans la préservation des espèces. De nombreux acteurs seraient ouverts au dialogue et dans la réflexion autour d’un projet durable. "C’est également un phénomène politico-médiatique, certains acteurs dans les médias ou les réunions publiques sont fermement hostiles aux loups mais quand on les rencontre dans un autre contexte, c’est différent. Certains mettent même en place des mesures de protection sur leur exploitation plutôt que de tenter de tuer les loups", soulève également Farid Benhammou. Il est beaucoup plus "faisable" de protéger un troupeau que de s’essayer à l’exercice difficile de tuer un loup.

Une fracture existe aujourd’hui entre éleveurs à bout qui subissent des attaques d’animaux sauvages et militants, défenseurs de l’environnement. Les hostilités existent de toutes parts. Avec le collectif de citoyens signataires de la tribune, Farid Benhammou croit au dialogue et à la mise en place d’actions durables. "Certains sont hostiles à tout projet de protection, car ils ne se sentent pas écoutés. Il faut de l’écoute et des concessions dans les deux sens", explique-t-il.

S'écouter pour anticiper 

Le chercheur de l’Université de Poitiers concède, que selon les situations, les éleveurs sont amenés à se défendre et que certains tirs peuvent être nécessaires. Pour autant, ils ne doivent pas être systématiques. "Si on tue des loups, ils vont revenir, prévient Farid Benhammou. Cela fait 25 ans que je travaille sur ces questions et j’ai vu des agriculteurs me dire qu’ils ont perdu 10 ans à lutter alors que maintenant ils ont compris qu’il fallait s’inscrire dans la prévention." D’autant plus que ces mesures de prévention et de protection sont efficaces contre tous les animaux sauvages. Mais pas seulement. Elles dissuadent également les voleurs de bétail - ces "loups à deux pattes", comme les appelle le chercheur avec ironie - dont on entend peu parler bien que la pratique soit régulière.

Malgré ce regain d’hostilités face au loup, Farid Benhammou reste optimiste. "Il faut que les gens prennent conscience qu’il faut réfléchir ensemble pour bâtir un réel projet de prévention", martèle-t-il. C’est déjà le cas dans la Vienne et en Poitou-Charentes où ont lieu quelques expérimentations. Si l’ancienne région est moins concernée par la problématique que ne peuvent l’être les territoires alpins, ces dernières années, plusieurs loups y ont été aperçus. "C’est justement maintenant qu’il faut anticiper en Poitou-Charentes et ne pas attendre que tout le monde soit sous pression quand les loups seront là. Dans la région, nous avons des acteurs de terrains qui sont ouverts et conscients des enjeux", apprécie Farid Benhammou. Un travail de prévention nécessaire dans un territoire d’élevage. Mais la peur que suscite le loup a la peau dure.

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