Les ados en danger sur Internet ? Échange avec des experts en cybercriminalité à Poitiers

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Écrit par Mélisande Queïnnec
Le CH Laborit de Poitiers et le CRIAVS ont organisé une journée de formation sur les dérives des réseaux sociaux, devant un public de 200 professionnels.
Le CH Laborit de Poitiers et le CRIAVS ont organisé une journée de formation sur les dérives des réseaux sociaux, devant un public de 200 professionnels. © Mélisande Queïnnec/FTV

Le lycée de Kyoto, à Poitiers, était le théâtre d’une journée de formation contre les violences sexuelles 3.0, organisée par l’hôpital Laborit et le Centres Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles Poitou-Charentes (CRIAVS). L’occasion d’interroger psychiatres et experts en cybercriminalité sur ces nouvelles menaces. Entretien.

"L’idée, c’est de voir comment déjouer l’agression plutôt que de faire comme si elle n’existait plus." Dans la salle, 200 personnes applaudissent. Elles ont assisté à un spectacle de "théâtre à réactions", présenté par la compagnie Arlette Moreau. Une pause plus légère au cœur d’une journée chargée, dédiée à la lutte contre les "violences sexuelles 3.0", celles, fréquentes, qui se jouent et se déjouent sur le net. Et menacent des adolescents de plus en plus connectés.

Nous en avons discuté avec trois spécialistes : Dr Nemat Jaafari, professeur de à l’Université de Poitiers et chef de pôle en psychiatrie adulte au CH Laborit, Dr Guillaume Davignon, responsable du secteur spécialisé de psychiatrie légale à Laborit, et Sarah Paquette, experte en criminologie et professeure à l’Université de Laval (Québec).

France 3 Nouvelle-Aquitaine : L’émergence d’Internet et les dérives qui en découlent ne sont pas des phénomènes très nouveaux. Qu’est-ce qui a changé ces dernières années ?

Guillaume Davignon : Avant les réseaux sociaux, c’était les débuts du tchat – on se souvient de Caramail, qui n’existe même plus ! Depuis l’avènement de Facebook, les dérives ont connu une forte hausse, notamment liées à un contrôle parental devenu très laxiste, au regard de l’incapacité de certains parents à suivre la vitesse à laquelle tout cela va. En fait, il faudrait se mettre à la page en même temps que ses enfants… Mais c’est difficile, d’une part à cause des procédures qui changent tout le temps, mais également en raison du langage utilisé.

La première des choses, c’est de faire l’effort de connaître ces nouveaux outils de communication.

Dr Nemat Jaafari

à France 3 Nouvelle-Aquitaine

Nemat Jaafari : On pourrait poser la question à l’envers : combien d’adultes savent aujourd’hui ce que sont Whatsapp, Messenger, Instagram, TikTok ? Les adolescents, eux savent les utiliser. Autoriseriez-vous votre enfant à sortir à 3h du matin, en pleine rue, avec ses amis ? Probablement pas. Alors pourquoi le laisser surfer sur des réseaux que vous ne connaissez pas ? La première des choses, donc, c’est de faire l’effort de connaître ces nouveaux outils de communication. S’y intéresser. Et à partir de là, on peut protéger les enfants en leur apprenant à bien les utiliser. Et reconnaître les profils potentiellement dangereux.

Sarah Paquette : Pour les hommes sexuellement intéressés par les enfants, Internet est un outil supplémentaire. C’est une opportunité de plus. On n’a pas besoin de sortir, d’aller dans un parc, d’approcher un enfant et de risquer de se faire prendre. On n’a pas besoin de déployer de l’énergie. Internet permet à ces prédateurs d’accéder à une multitude d’enfants sur les réseaux et de facilement faire le tri… Si certains disent non, on peut passer aux suivants jusqu’à ce que l’un d’eux morde à l’hameçon…

F3 : On assiste à une forme d’hypersexualisation des adolescents, qui pour certains se mettent perpétuellement en scène sur les réseaux sociaux… Les adolescents d’aujourd’hui sont-ils fondamentalement différents de ceux d’hier ?

N.M : Je ne suis pas convaincu que les ados du 17e siècle étaient très différents de ceux d’aujourd’hui. Ce qui a changé, ce sont les outils auxquels ils ont accès – et notre vision du monde.

G.D : Avant, on prenait le temps de savoir comment les choses fonctionnaient, quels codes il fallait utiliser. Là, tout est allé tellement vite, en si peu d’années, que beaucoup se sentent un peu dépassés. La technologie nous a réellement pris de court.

S.P : Elle évolue avec une rapidité fulgurante, c’est de la formation continue pour des adultes... Vous pouvez faire fonctionner TikTok et devoir tout réapprendre l’année d’après car l’application a changé… C’est sans fin. Est-ce que les adolescents ont changé ? Je ne crois pas. Devenir quelqu’un à part entière, séparé de ses parents, ça fait partie du besoin d’identification, du stade de développement normal. La différence c’est qu’aujourd’hui, les adolescents expriment leur individualité aux yeux de tous. Après, si aujourd’hui on peut si facilement organiser des conférences comme celle d’aujourd’hui, ouvertes à l’international, c’est justement parce-que l’on a accès à ces réseaux…

N.J : Les réseaux sociaux, c’est comme un couteau. On peut s’en servir pour manger… Ou tuer quelqu’un. C’est la manière dont vous allez utiliser les choses qui va être déterminante, et c’est cela que l’on doit inculquer aujourd’hui.

F3 : En tant que parent, finalement, comment peut-on espérer protéger ses enfants ?

N.J : Si l’ado sait comment utiliser ces applications, les parents, même s’ils sont dans un désert de connaissances informatiques, peuvent s’installer à côté et apprendre avec lui, pour pouvoir ensuite le guider dans ses choix.

G.D : Il existe également des plateformes comme e-Enfance [association destinée à protéger les jeunes des dérives du net, ndlr], que vous pouvez joindre par téléphone au 3018. Ces structures devraient être diffusées beaucoup plus largement. Au même titre que l’on parle des violences conjugales ou de l’inceste, la cybercriminalité et la pédopornographie devraient être considérées comme des priorités nationales. Le 3018, c’est le numéro de référence.

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