Inondations dans l'Aude : un rapport de l'administration égratigne la gestion de la crise par le préfet Thirion

Alain Thirion, à droite, discute avec Michel Proust, le maire de Villegailhenc, le 15 octobre 2019 / © FTV/ Frédéric Guibal
Alain Thirion, à droite, discute avec Michel Proust, le maire de Villegailhenc, le 15 octobre 2019 / © FTV/ Frédéric Guibal

Dans un rapport sur les tragiques inondations d'octobre 2018 dans l'Aude, l'Inspection Générale de l'Administration et le Conseil Général de l'Environnement et du Développement Durable, parlent d'une gestion de crise "globalement satisfaisante mais qui masque de réelles faiblesses de préparation".

Par Alexandre Grellier

Sa publication s'est faite en catimini sur le site du Conseil Général de l'Environnement et du Développement Durable (CGEDD), le 16 octobre, soit le lendemain de la date-anniversaire des tragiques inondations d'octobre 2018. Aussitôt l'urgence de la crise passée, les services du ministère de l'Intérieur et du ministère de la Transition Ecologique, avaient chargé le CGEDD et de l'Inspection Générale de l'Administration (IGA) de mener une mission d'inspection et de produire un retour d'expérience.


140 personnes entendues


Prévision de l'événement météo, traitement de l'alerte, efficacité des mesures de protection, gestion de la crise et de la post-crise : pendant 2 mois, les inspecteurs de ces deux organismes ont entendu plus de 140 personnes impliquées, à tous les niveaux. Globalement, le rapport souligne que "la gestion de crise a été considérée comme satisfaisante par l'ensemble des interlocuteurs de la mission". Mais il met aussi en relief des points d'amélioration et des "faiblesses qui auraient pu poser de vrais problèmes dans une crise de plus longue durée ou de plus grande ampleur".
 


Alain Thirion, nouveau directeur général de la sécurité civile

Le préfet Alain Thirion, arrivé dans le département de l'Aude en mars 2017, est, depuis le 26 août 2019 le nouveau directeur général de la sécurité civile et de la gestion des crises. Une nomination qui peut sembler cohérente pour ce préfet qui a dû gérer deux crises majeures dans le département en moins d'un an : les attentats de Trèbes en mars et les inondations en octobre 2018.

Pourtant, on apprend dans le rapport conjoint de l'IGA et du CGEDD, que la préfecture de l'Aude n'avait pas remis à jour le tronc commun de son plan ORSEC depuis 2011. Le code de la sécurité intérieure en impose pourtant la révision tous les cinq ans....


Le plan Orsec, colonne vertébrale et boîte à outils opérationnels

Le dispositif ORSEC (Organisation de la réponse de sécurité civile) est déclenché à chaque grande crise nécessitant la coordination de moyens de secours.
Il est décliné en plusieurs versions adaptées à chaque type d'événement : Orsec - inondation ou Orsec accident ferroviaire par exemple. Les disposition générales, aussi appelées "tronc commun", constituent, d'après le guide ORSEC départemental, fourni par le ministère de l'Intérieur, "la colonne vertébrale et une "boîte à outils opérationnels" sur laquelle la préfecture doit s'appuyer en fonction des circonstances." Elles organisent le commandement, la communication et l'activation de tous les acteurs du dispositif.

Et les dispositions spécifiques du plan ORSEC-inondations n'étaient pas non plus à jour, malgré un projet de révision datant du 16 mars 2016. Le rapport précise même que ce projet, pourtant relativement récent, "mériterait dès à présent d'être amélioré". Le nouveau responsable de la sécurité civile en France ne respectait donc pas, lorsqu'il était préfet de l'Aude, les recommandations élémentaires en matière d'anticipation des crises et d'organisation des secours.

Dans un département dans lequel 390 communes sur 433 sont concernées par le risque inondation, cela fait désordre !
 


Direction et pilotage du COD insuffisants, voire absents

L'autre critique adressée au préfet Thirion concerne le centre opérationnel départemental (COD), cette cellule de crise que peut activer le préfet en cas d'événements graves (accidents de la route, intoxication alimentaire collective, catastrophes naturelles, etc.) Elle est placée sous l'autorité directe du Préfet et regroupe dans un même salle les différents intervenants (pompiers, police, administrations, etc.) d'une crise pour en simplifier la gestion.

La commission remet en question l'heure de déclenchement du COD, qu'elle juge tardive. Le préfet Thirion ouvre la cellule de crise vers1h30 dans la nuit du 14 au 15 octobre. La vigilance météo est encore au niveau orange à ce moment-là (la vigilance rouge sera déclenchée à 6h00 du matin). Mais la vigilance crue elle, était bien à ce même niveau orange depuis 23h48.
 

Risque de crue génératrice de débordements susceptibles d'avoir un impact significatif sur la vie collective et la sécurité des biens et des personnes -Vies humaines menacées- Quartiers inondés : nombreuses évacuations.

L'activation tardive du COD a notamment, d'après le rapport, eu pour effet de retarder l'information des maires par la préfecture.
 

Seul le message téléphonique du lundi matin15/10 vers 8h00 demande explicitement aux maires de déclencher leur plan communal de sauvegarde, ce qui est bien tardif au vu des premières inondations survenant dès 2h00.

Autre problème mis en avant par le retour d'expérience, le fonctionnement du COD. "Pour tous les acteurs de la crise, le pilotage et la structuration du COD n'ont pas été satisfaisants" révèle le rapport.
Et il donne l'exemple des points de situation : "Ceux-ci, destinés à partager les informations et permettre les décisions les plus importantes ont été, d'après les participants, déroutants car imposés davantage par les demandes de la presse ou des autorités centrales à renseigner que pour répondre à des besoins locaux".

Des participants dont certains ont dénoncé "une direction et un pilotage du COD perçus comme insuffisants, voire absents".

Un Centre opérationnel départemental qui s'attire décidément bien des reproches : le rapport qualifie les locaux "d'inadaptés" et évoque aussi longuement son sous-équipement, notamment en matière de cartographie et d'infographie. Autant de défauts que de nombreux exercices de simulation avaient pourtant permis de mettre en évidence à plusieurs reprises en 2015 et 2017, sans que des améliorations ne soient mises en oeuvre.


La réponse du préfet Thirion

Le rapport commandé à l'IGA et au CGEDD s'est fait dans le cadre d'une procédure contradictoire. Aussi, avant publication, Alain Thirion a pu lire les conclusion des inspecteurs et proposer ses réponses : la rédaction finale en a tenu compte. C'est à travers un courier de 22 pages, disponible en annexe du rapport (pages 129 et suivantes), que l'ancien préfet de l'Aude s'explique point par point. 

En ce qui concerne le plan ORSEC, le préfet confie que "la mise à jour (...) n'a pu être réalisée à temps faute de moyens humains" Ajoutant même :
 

La situation dans l'Aude mériterait une analyse plus large du contexte actuel d'adéquation moyens/missions des préfectures.

Pour le déclenchement tardif du centre opérationnel départemental, le préfet rappelle qu'il n'est pas obligatoire mais laissé à l'appréciation du préfet. Il ajoute que Météo France a tardé, cette nuit-là, à transmettre les bonnes informations permettant de prendre les bonnes décisions. Le préfet juge même que "Météo France n'a pas été à la hauteur de l'évènement".
 

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