Covid-19 : sans visa, des filles au pair étrangères ne peuvent pas rejoindre leurs familles d'accueil en Occitanie

Depuis le début du premier confinement, les jeunes filles au pair étrangères ne peuvent plus obtenir de visa pour venir en France. Sans statut de travailleur ou d'étudiant, elles ne peuvent pas rejoindre les familles qui les attendent. Témoignages. 

Illustration. En temps normal, 7000 à 10000 filles au pair sont accueillies dans des familles françaises.
Illustration. En temps normal, 7000 à 10000 filles au pair sont accueillies dans des familles françaises. © Leyla Vidal/BELPRESS/MAXPPP

Avec un monde à l'arrêt et des frontières qui se sont transformées pour certaines en murs infranchissables, il est devenu presque impossible de traverser le globe. 

C'est notamment le cas des nombreuses jeunes filles au pair étrangères qui venaient régulièrement passer un séjour annuel dans des familles françaises. Si ce système d'offre du gîte et du couvert en échange de garde d'enfants est beaucoup plus développé dans les pays anglo-saxons, ce sont tout de même entre 7 000 et 10 000 jeunes femmes qui se retrouvent bloquées, dans l'impossibilité de fouler le sol français. Et ce depuis le mois de mars 2020.

Sans statut de travailleur ou d'étudiant, elles ne peuvent pas rejoindre les familles de la région occitane qui les attendent, au grand dam des unes et des autres.

Sept mois d'attente et toujours rien

Lawane Castro est une jeune brésilienne de 19 ans. Elle devait rejoindre la France au mois d'août 2020, pour passer une année dans une famille toulousaine. Mais depuis l'été dernier, sa situation est bloquée.

Même si elle garde le sourire, Lawane est bloquée au Brésil depuis plus d'un an.
Même si elle garde le sourire, Lawane est bloquée au Brésil depuis plus d'un an. © L. Castro

"J'ai parlé avec le consulat de France au Brésil et nous avons obtenu comme réponse que la délivrance du visa "au pair" serait de retour le 17 août 2020, et bien, des mois plus tard, rien ne s'est passé" regrette amèrement la jeune femme.

Aucune réponse des autorités françaises donc, et Lawane se retrouve dans le flou alors que les mois défilent. Autant de temps perdu dans son parcours étudiant : "j'attends depuis 7 mois de venir en France et j'ai peur de perdre ma bourse d'étude..."

Elle est autorisée à rester au plus deux ans loin de son université, son temps est compté. "Je suis déprimée car tout l'effort que j'ai fait, pour travailler en journée et le week-end tout en préservant ma scolarité n'a servi à rien". L'objectif était en effet de s'offrir cette année à l'étranger.

Trouver une famille au pair n'est pas chose aisée. Il a fallu plusieurs mois pour que la jeune Brésilienne prenne contact et soit acceptée par sa famille d'accueil à Toulouse (Haute-Garonne). Cette dernière regrette aussi l'inactivité des autorités françaises sur la délivrance des visas.

"C’est un vrai confort de vie familiale"

La famille d'accueil de Lawane est une habituée du système au pair. "Depuis 5 ans, on accueille des jeunes femmes brésiliennes" explique Agnès Sartor, maman de trois enfants en bas âge. "Je trouvais ça plus intéressant culturellement : nos enfants parlant portugais grâce à une fille au pair qui leur parle portugais. Comment allier l’utile à l’agréable."

Une opportunité pour que ses enfants "s'ouvrent l’esprit en apprenant une autre langue que le français ou l'anglais. On trouvait intéressant l’Amérique du Sud sur le plan socio-culturel et notre manière de concevoir la vie intra-familiale", ajoute Agnès Sartor. 

Au-delà de ces avantages, l'accueil de la jeune femme, "est un vrai confort de vie familiale". Agnès Sartor est gynécologue-obstétricienne et son mari, restaurateur. Avant la fermeture des restaurants à l'automne, "j’ai fait venir ma mère et ma belle-mère pendant trois mois pour garder les enfants", explique-t-elle. "Maintenant, mon mari peut s'en occuper, mais on va galérer dès qu'il va reprendre le travail, une fois les restaurants rouverts." 

L'union fait la force

Face à une situation figée et fragile des deux côtés, et dans l'attente si pesante d'avoir une réponse claire des autorités, une vingtaine de filles au pair se sont organisées et font part de leur colère sur les réseaux sociaux. Avec le #AuPairIsNotTourism, elles partagent leur vécu et les galères que cela implique au quotidien.

Abril García devait, elle, se rendre à Montpellier. Comme les autres, elle est toujours dans l'attente de son visa. Alors qu'elle est de retour en Argentine depuis un an, son parcours étudiant est en pause. "J'étudiais à Sciences Po Toulouse mais j'ai été rapatriée à cause du Covid en mai pendant mon stage. Je voulais passer une année au pair pour vraiment apprendre le français avant de postuler en master", un diplôme qui suppose une bonne maîtrise de la langue. 

La jeune femme a rejoint un collectif de plusieurs autres filles au pair qui sont aussi dans son cas. "Nous avons déjà 300 personnes abonnées à notre compte Instagram", le mouvement prend doucement de l'ampleur. Une pétition a aussi été signée par plus de 3.000 personnes pour soutenir leurs obtentions de visas. Une deuxième a atteint les 1.500 signatures.

Voir cette publication sur Instagram

Une publication partagée par AU PAIR IS NOT TOURISM FRANCE (@aupairnottourismfr)

En attendant une réponse des autorités, Abril prend son mal en patience. Mais elle ne reste pas inactive pour autant. "Il n'y a pas beaucoup d'opportunités ici en Argentine et les salaires sont vraiment bas. J'essaie d'économiser de l'argent pour mon master". Son objectif : poursuivre ses études de diplomatie en France. Elle a donc commencé à suivre les travaux d'un observatoire local en relations internationales. 

Un silence pesant du gouvernement

Son goût pour la politique se traduit aussi par le fait qu'Abril essaie d'interpeller des élus en France. Elle leur soumet la cause des étudiants privés comme elle de visa. Pour le moment, Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice des Français établis hors de France, s'est fait le relais de leur détresse sur les bancs du Palais du Luxembourg, lors d'une question au gouvernement le 1er octobre 2020

Dans son intervention, la sénatrice rappelle que "grâce à la campagne #LoveIsNotTourism qu'elle a soutenue, les couples binationaux ni mariés ni pacsés ont obtenu, depuis le 8 août 2020, l'assurance d'une dérogation visant à leur permettre de se retrouver enfin". Elle estime que la situation est similaire pour les jeunes au pair.

Depuis, elle a été rejoint par son confrère Frédéric Petit, député des Français établis hors de France. Le 23 mars dernier, lui aussi a interpellé le gouvernement dans une lettre adressé à Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur. Le parlemantaire lui demande"d'accorder les visas nécessaires aux jeunes au pair de pays non-membres de l'UE afin qu'ils puissent soutenir les familles françaises, faire une expérience d'échange culturel en France, et en apprendre la langue."

De son côté, l'Union française des agences au pair (UFAAP) ne reste pas les bras croisés. Sa présidente, Sophie Hertzog, appuie le travail des jeunes femmes concernées par le blocage.

Les étudiants étrangers peuvent obtenir leur visa depuis les restrictions sanitaires dues à la pandémie, mais pas les filles au pair. "C'est une injustice. Le système au pair, contrairement à la vie d'étudiante, est beaucoup moins vecteur de transmission du virus !" La présidente de l'UFAAP assure qu'elle "a mené différents types d’action auprès des élus nationaux mais pour l’heure pas de réponse. Même au ministère de l’Intérieur."

Balancées de ministère en ministère

Les réponses des cabinets de Matignon et de l’Elysée sont toujours les mêmes : "dossier transmis" sans plus de détails ni même de réponses. Ce malgré de nombreux courriers.

Ce courrier, daté du 19 novembre 2020, provient du ministère de l'Intérieur.
Ce courrier, daté du 19 novembre 2020, provient du ministère de l'Intérieur.
Ce courrier, du 22 janvier 2021, vient cette fois du cabinet du Premier ministre.
Ce courrier, du 22 janvier 2021, vient cette fois du cabinet du Premier ministre.
Ce dernier courrier daté du 18 mars 2021 provient enfin du cabinet de Marlène Schiappa.
Ce dernier courrier daté du 18 mars 2021 provient enfin du cabinet de Marlène Schiappa.

Si elle ne comprend pas et s'oppose à l'inaction des autorités, elle essaie de détailler les raisons administratives de cet état de fait : "jusqu’en 2019, les jeunes au pair venaient en France comme étudiants. Mais depuis 2 ans, la France veut catégoriser les gens qui viennent sur le territoire. On en est arrivé à la mise en place d’un visa « jeune au pair » qui permet de distinguer ces jeunes des étudiants directs en université. Qui eux doivent s’enregistrer de leur coté."

Questionnée sur les octrois de visa, la préfecture de Haute-Garonne redirige vers les services consulaires. "Les demandes de visa se font auprès du réseau des consulats de France à l'étranger. Ces demandes de visa pour jeune fille ou jeune homme au pair sont faites sur la base d'une convention d'accueil signée avec la famille", précise le Service régional de communication interministérielle d'Occitanie.

Les jeunes femmes brésiliennes en quête de visa assurent avoir obtenu lesdites conventions. Ces dernières sont dûment mentionnées dans une lettre ouverte adressée à l'ambassade de France au Brésil. 

Le SRCI ajoute que la pandémie entraîne forcément une modification des conditions d'entrée sur le territoire français, et invite à s'actualiser régulièrement sur le site diplomatie.gouv.fr (en anglais) sur l'actualisation de ces conditions.

En attendant, les filles au pair continuent leur combat pour avoir une réponse. Le 28 octobre 2020, le Conseil de l’Europe a ajouté le système "au pair" dans la catégorie "personnes exemptées de la restriction temporaire des déplacements non essentiels vers l’UE".

L'Allemagne a ouvert ses frontières aux jeunes au pair dans la foulée. Mais la France n'a pas suivi son exemple. Lawane Castro et Abril García suivent l'évolution de l'épidémie de Covid dans l'hexagone en espérant pouvoir rejoindre le plus rapidement possible leurs familles d'accueil.

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
covid-19 santé société immigration