Covid:« Nous sommes sacrifiés », la détresse de 820 étudiants redoublants de première année d’études de santé à Toulouse

Après avoir raté le concours de médecine dans un contexte très difficile, les 820 étudiants redoublants de première année d’études de santé (PACES) à Toulouse subissent la réforme de leur filière en même temps que la crise sanitaire du Covid. Ils s'estiment "abandonnés" et "sacrifiés".

Illustration - Amphithéatre vide de la faculté de médecine de Nancy
Illustration - Amphithéatre vide de la faculté de médecine de Nancy © PHOTOPQR/L'EST REPUBLICAIN
Pour eux, le reconfinement ne changera rien. Les 820 étudiants redoublants de première année d’études de santé (Paces) à Toulouse se sentent déjà "isolés", "mis de côté" voir même "abandonnés" pour certains. Depuis la rentrée, ils ne sont plus accueillis par leur faculté, celle des sciences pharmaceutiques à Toulouse, excepté une fois par semaine pour des travaux dirigés en raison de la crise sanitaire provoquée par le coronavirus.  

Ils consultent l'ensemble de leurs cours sur une plateforme internet. Sans aucun emploi du temps, ils s’organisent comme ils veulent, ou comme ils peuvent."C’est dur au quotidien, avoue Elodie. On travaille tout le temps, toute l’année et les cours en distanciel cela marche une fois sur deux."

Absence d'interactions sociales, détresse des étudiants

Pour Thibaud "la bibliothèque universitaire cela devient difficile car avec le couvre-feu nous devons en partir plus tôt. Nous avons moins de temps pour travailler. Personnellement, depuis le confinement je n’arrive plus à rester ou ne serrais ce que passer dans ma chambre. Donc impossible de suivre les cours de là-bas". Mais dans quelques heures avec le reconfinement, il n'aura sûrement pas le choix.

Les étudiants n'ont quasiment plus d’interactions sociales. Beaucoup sont affectés, certains sont même en détresse. La situation exacerbe les inégalités. 

D'autres s'estiment plus chanceux, comme Fabien : "Je suis avantagé. Je peux travailler à la maison mais ce qui est un peu délicat ce sont les relations sociales à côté. Beaucoup de personnes ne se rendent pas compte de ce que je vis. Beaucoup d’étudiants tenaient mentalement grâce aux contacts à la fac".

"Une situation pas idéale"

Face à ces reproches, le doyen de la Fac, le Professeur Christophe Pasquier assure "faire tout ce qu'il pouvait". 

Nous avons décidé de passer en distanciel dès la rentrée en raison de problème de locaux et des risques sanitaires. Certains étudiants sont fragiles d’autres sont des cas contact. Nous ne souhaitions pas les mettre en danger. La solution n’est pas idéale mais elle a l’air de fonctionner.

Pr. Christophe Pasquier, doyen de la faculté de pharmacie de Toulouse

Mais le malaise est beaucoup plus profond. A la crise du coronavirus et à l'absence de numerus clausus, ces doublants sont confrontés à la réforme de leur cursus. Depuis cette rentrée, la Paces est remplacée par le Pass et la L.as.
 

Paces contre Pass-L.as

"Avec cette réforme, il ne fallait pas mélanger les primants (de la réforme Pass-L.as) avec les étudiants redoublants de la Paces car les organisations étaient totalement différentes. Ces derniers étaient issus de trois facultés, Rangueil, Purpan et Maraichers (faculté de pharmacie). Ils ont été regroupés en une seule promotion de 820 étudiants au sein d'une même faculté, celle de pharmacie. Les 1200 primants ou nouveaux arrivants du Pass ou de la L.as ont été accueillis à la faculté de Rangueil " explique Nicolas Lunel, élu étudiant à la commission de la formation et de la vie universitaire de l’université Paul Sabatier. 

Deux promotions de premières années, deux systèmes, deux sites et deux traitements différents. Au contraire de leurs "aînés", les étudiants du Pass ou L.as de Rangueil ont commencé l'année en présentiel, puis en hybride. De quoi provoquer des crispations. 

Comme le montre cette publication Facebook du Tutorat associatif toulousain, accompagnant les étudiants de première année d’études de santé, deux systèmes cohabitent en parallèle : celui de la réforme (Pass) et l'ancien modèle (Paces).
 

Un concours blanc pour rien

"On parle souvent d’équité mais actuellement on a l’impression que l’on balaie l’ancien système au profit de la nouvelle réforme. Je suis en colère car au final on ne prend pas en compte les difficultés que l’on a vécu." s'emporte Fabien. Elodie va plus loin "Je vis tout cela comme une injustice. Les Pass-L.as de Rangueil ont tout."

L'organisation récente d'un concours blanc a cristallisé les tensions. "Ils ont par exemple passé leur examen en présentiel alors qu’ils sont 1200-1300 personnes. Nous nous sommes plus de 800 et nous avons passé cette épreuve en ligne car ils n'avait pas d'endroit assez grand pour nous accueillir" détaille l'étudiante. Le sentiment est d'autant plus prégnant que les Paces ont du se contenter de sujets issus d'annales, à compléter en ligne, sans contrainte ni vérification.
 
Certains n'ont pas pu s'empêcher de tricher en planchant sur un sujet durant toute une journée, là où il leur était demandé d'y répondre en une heure. "Ce qui devait être un entraînement n’en était pas un. C’était donc inutile de le passer. L’an dernier nous avons payé pour la crise sanitaire et on se sent désormais vraiment délaissé par la fac" renchérit Elodie. 

"Une Paces classique dans une situation un peu plus stressante"

Concernant le concours blanc, le doyen le reconnaît : "certains enseignants ont envoyé des sujets d’annales ce qui n’était pas demandé. Mais vu les notes, je pense qu’au final cela peut faire du bien à certains de continuer à les revoir (les annales)." Le Professeur Christophe Pasquier rajoute par ailleurs.  "Les Paces ne seront pas désavantagés. Il y a un stress, une inquiétude, c’est normal. Cela concerne tout le monde. Mais il faut replacer les choses dans leur contexte. C’est une Paces classique dans une situation un peu plus stressante. Lorsqu’ils verront les taux de réussite de Pass-L.as, ils verront qu’ils s’en sortent bien".

La direction de la faculté de Pharmacie n'a pas connaissance d'une vague d'abandon au sein de cette promotion Paces. Pour preuve, selon elle, plus de 700 étudiants ont participé au concours blanc cette année, du jamais vu pour cet examen en présentiel.
 

Nous savions que la réforme serait compliquée mais beaucoup d’éléments, notamment sanitaires, l’on rendue encore plus difficile. Nos étudiants doivent savoir que nous essayons de faire au mieux pour eux avec beaucoup de bienveillance.

Pr. Christophe Pasquier, doyen de la faculté de pharmacie de Toulouse

Conditions psychologiquement inhumaines

Mais le message ne semble pas passer : "Je n’ai pas envie de recevoir si peu de considération. Nous ne sommes pas que des chiffres, nous sommes également des personnes. Nous sommes clairement sacrifiés" se lamente Fabien. "Personnellement, je me sens délaissé, exprime Thibaud. L’an dernier j’étais dans un groupe d’une dizaine de personnes. 5 d’entre eux ont abandonnés au bout de 2 à 3 semaines de cours."

Ces circonstances provoquent une véritable incompréhension alors que le monde médical réclame des renforts pour les années à venir. Un ressenti amer résumé par la mère de l'un des étudiants.
 

Au milieu de cette pandémie incroyable, nous formons les médecins de demain : comment penser que la seule sélection de ceux qui auront résisté à ces conditions psychologiquement inhumaines en plus d’une sélection forcenées sur des bases scientifiques contestables permettra de former des médecins dont la fonction sera d’accompagner des patients ? Comment peut-on penser que l’enfermement d’un étudiant d’à peine 20 ans, face à lui-même pendant une année si difficile va conduire à des praticiens efficaces dans le travail en équipe et l’empathie vis-à-vis de ses semblables ?

Mère d'un doublant en Paces à Toulouse

Fort de leur vocation, les 820 étudiants de la Paces de Toulouse comptent réussir les examens du premier semestre programmés à partir du 11 janvier avec la ferme volonté de devenir les médecins, les pharmaciens, les kinés de demain. Mais ils devront faire face à une nouvelle épreuve dans les prochains jours : le reconfinement.
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
université éducation société santé coronavirus/covid-19